Romancière canadienne à succès, traduite chez Boréal, Miriam Toews était invitée au festival Metropolis Bleu 2026, à Montréal. L’y découvrant, je la lis maintenant pour vous, impressionnée par son prix du Gouverneur général (2004). Invitée au Mexique, où elle a été pressée de répondre à LA question — Pourquoi écrivez-vous? —, elle en a fait un livre autobiographique : Le Nombril de la lune.
Ce titre intrigant fait penser à un conte pour enfant. Au début, Le Nombril de la lune (A Truce That Is Not Peace) surprend par son écriture décousue. L’esprit primesautier, les phrases courtes, la sincérité. Une transparence de l’astre pâle, voué à incarner la féminité. En anglais, le titre renvoie à une trève sans paix, plus dramatique.
Dès le début du récit, Toews aborde sa jeunesse. Les souvenirs font alterner images et réflexions. S’allongerait-elle chez un psy qu’elle ne le cacherait pas. Ici ou là, la fragmentation des anecdotes défait la chronologie. Le fil est caché, mais la lecture, aisée, et la vitalité, relancée par la spontanéité de l’oral.
Née au Manitoba dans une communauté mennonite, la journaliste et romancière — depuis une trentaine d’années — puise à même sa vie et celle de ses proches. Les grands médias, dont le New York Times, vantent la qualité de ses livres. Deux d’entre eux ont été portés à l’écran : Women Talking (2018), adapté par Sarah Polley qui a reçu un Oscar. Et All My Puny Sorrows (2014) a retenu l’attention pour la lutte, dans sa communauté, contre la dépression suicidaire de sa soeur. Michael McGowan, réalisateur du film, s’est lui aussi mérité des prix.
Jeunesse
Une première réponse à LA question de fond arrive vite : chez elle, on ne se plaint pas, on se suicide. C’est tout l’un ou tout l’autre, on vit ou on meurt. Pourtant, entre les deux, il y a une longue bande de terre, un corridor étroit : l’écriture. Là, « l’âme […] de l’écrivain flotte, pas comme des régates, sous un soleil étincelant, mais dans la précarité la plus grande. », écrit-elle.
Toews a le chic pour se moquer gentiment d’elle-même et des autres. D’un ton faussement naïf, elle aborde cette zone où les mots peuvent quitter le bateau, en dépouillant la personne jusqu’à ne lui laisser que son silence d’âme flottante, où nagent chagrins et déceptions. La plupart des émotions, quand elles ne virent pas en blague, restent à prendre au filet des phrases. Proies vivantes.
Rire, c’est fuir le corridor en cul-de-sac et les portes formées ; sinon, écrivez ! entonne le surmoi. On comprend alors qu’écrire, c’est survivre, à travers ce qui insiste pour ramener la profondeur. Écrire, c’est développer un point avec patience. Aller jusqu’au bout, épuiser le sans-fin et sans-fond de cet état intermédiaire. L’extérieur — le reste, les autres — viendra vous chercher, dit Toews, consciente du risque, mais saisissant l’espoir.
La famille
Toews a commencé à écrire des lettres à sa soeur. On lui dit que ce n’est pas répondre à LA question. Elle cherche d’autres raisons : les mots, qui ne sont pas indifférents à ce que les autres en comprennent ; les souvenirs, qui n’entrent pas dans les questionnaires ; les miracles, miraculeusement intéressants ; le sens, pas si commun ; la rage, la vulnérabilité, l’inadéquation, l’irréalité ; les innombrables fautes de ce qu’on a raté.
Le père. Suicidé. La mère — « elle n’est pas un problème pour elle-même », elle est bonne au Scrabble. La soeur. Suicidée. La fille. Les petits-enfants. Des sortes de Vents. Creux. Équivoques. Les « petits amis », qui font douter de « qui je suis ». Et cette injonction de Luther : « Pour que Dieu fasse quelque chose d’un homme, il faut d’abord que celui-ci ne soit rien. » Au féminin, laisse planer Toews, cela se dit par des mots comme « colère », « enragée », « suicidée », avant que de n’être plus rien.
Ainsi l’écrivaine invitée se retrouve-t-elle à coucher dans une remise de jardin, chez une professeure d’université. Ou en train de se noyer dans la rivière Assiniboine de Winnipeg. Après le livre sur son père, qu’elle estime incompris, elle réagit : « La littérature n’est pas la compassion ; c’est la guerre. » La guerre contre le silence, les règles, les absurdités réglementées. Et quoi de plus? s’interroge-t-elle.
Est-ce futile ? Chaque question est comme « grimper jusqu’au nombril de la lune pour y livrer ma réponse », dit-elle. Le nombril de la lune, cet autre nom pour Mexico, ne veut pas d’anecdotes. Pourquoi écrire ? De longues pages suivent les tas de questions. Au milieu du récit, on en arrive à sa tentative de suicide. Plus de question, des actes, des pensées, des phrases enchainées. Et la mère, toujours là, à sauver ce qui reste de la famille délabrée par l’effarante normalité.
L’écriture des Vents
Sans le moindre orgueil, Toews confie sa vie aux pages. La mort est omniprésente, dans un tourbillon de quotidienneté. Règne l’ennui, hors des rigolades un peu bêtes sur les choses ordinaires — « on a ri comme des folles » est un leitmotiv. À moins que ce soient les disputes de Wolfe avec la narratrice en voyage en Irlande, peu reluisantes — « Alors je lui ai dit que j’irais toute seule, et il a dit que j’étais pathétique. Je lui ai dit que je m’en foutais et qu’il n’aurait qu’à s’immoler par le feu pendant que je serais à l’intérieur. » Elle l’a écrit dans une lettre à sa soeur, bientôt morte, tel une bouteille à la mer.
Écrire est donc un souffle issu du coeur, peut-être même un souffle au coeur. C’est la douleur de respirer la vie qui s’étouffe comme une braise, quand nul vent ne la remue. Or l’écriture peut tout accueillir : « Je crois que j’ai été prise prise en otage » ; cette phrase à propos d’un voyage malheureux pourrait servir d’épigraphe. Or le comité de Mexico aura annulé l’invitation, pour mauvaise réponse à LA question.
Le livre, lui, s’est écrit : « il absorbe bien ma rage » ; « La phrase : un beau bordel. » Il se termine dans l’esprit de Anne Carson : cette comédie qui raconte « une petite âme à vif ». Et les questions de Toews reprennent leur tourbillon entêtant. Écrire, une forme de suicide annoncé, ou simplement la vie ? « Pourquoi j’écris? Parce qu’elle [la soeur suicidée] me l’a demandé. »
En somme, écrire ne peut pas s’arrêter.
Pas plus Paul Gagné ne cessera de la traduire, lui qui a perdu son âme soeur, suicidée, la regrettée Lori Saint-Martin, avec qui il faisait un duo relayant en français l’oeuvre de Miriam Toews, si sensible à la connaissance de la mort annoncée.
Le Nombril de la lune, récit, Miriam Toews, traduit par Paul Gagné, Boréal, 2026, 230 pages.




























































