Que savez-vous de la maternité d’une personne sourde ? Du bonheur fragile, troublé par la naissance d’une fillette dans un couple aimant ? Sorda, Sourde, raconte les difficultés d’une vie de famille, toute simple, entravée par le handicap de la jeune maman.
Comment tout s’enchaine-t-il au quotidien ? Depuis trois ans, Hector et Angela forment un couple harmonieux. Hector a appris la langue des signes. Potière de son métier, Angela, jouée par une actrice sourde, Miriam Garlo, se débrouille à merveille dans les relations humaines.
Son contact avec la nature, dans la province autonome de Murcie, en Espagne, et l’amour de son mari, joué par Álvaro Cervantes, campent une fiction touchante, au propos clair et instructif.
Angela nous entraîne dans son monde de silence, compensé par son aisance avec la langue des signes. Elle réussit à tout dire, les nécessités concrètes comme les idées abstraites. Entourée de belles amies de la communauté sourde, et de leurs enfants, elle compte sur Hector, dévoué et attentionné. Un père de notre époque, dans ce qu’elle a de mieux.
Le film déroule sa tendresse, avec une lenteur qui fait saisir la qualité de l’équilibre indispensable à Angela. Dans la lumière des images, tout resplendit. La bande son minimaliste respecte cet univers de silence, traversé de vibrations attirant le regard d’Angela. Sa lecture du langage corporel et des mots sur les lèvres suffisent à compenser cette perte sensorielle, et le film répand sa douceur intrigante.
Vivre au quotidien dans la culture sourde
La grossesse d’Angela se passe bien, malgré les couacs envoyés par ses parents, qui désapprouvent ce choix pour un couple hors norme. On assiste à la naissance, qui, globalement, se passe dans les douleurs explicites de tout accouchement, épreuve féminine qui laisse des traces psychiques encore très sous-estimées.
Dans le couple, comme à la garderie, l’enfant déconcerte sa mère. L’amour ne suffit pas à élever un enfant. Le père doit s’impliquer plus qu’il ne pensait — ce qui n’est pas rare en soi. Mais Angela constate que son enfant évolue dans le monde dont elle est privée. Sa tension grandit, la conscience de son handicap grève son quotidien de défis supplémentaires.
Ce film moral nous renvoie à ce qui constitue nos normes sociales. Comment le conformisme de la majorité réduit-il, de mille façons insidieuses, le groupe minoritaire ? Par une mécanique, lisse, autoritaire, incorporée, ici déconstruite. Angela se replie sur elle-même pour éviter les vexations, les privations. La domination s’exerce efficacement. Ainsi se glisse le fascisme au quotidien.
Une question d’élégance
Dans son roman Les Forces, la poète Laura Vasquez décrit les mécanismes du conformisme avec une colère froide : « Afin de me fondre au groupe, j’ai fabriqué ce qu’on appelle un style, c’est-à-dire une accumulation d’éléments reconnaissables, oeuvrant visuellement à la construction d’une identité personnelle, permettant l’appartenance à l’identité collective, à la reconnaissance par mes pairs. » Elle déconstruit ensuite pas à pas ce mensonge collectif, cette ségrégation qui prive chacun, chacune, y compris qui l’opère, de ce que la diversité humaine porte de meilleur. C’est le sens du film.
Le respect d’autrui exige, au contraire, une élégance morale, qui n’a rien à voir avec les certitudes. Le décalage comme manquement à la norme, la dérision, la moquerie, la jalousie, le mépris, tous ces accrocs ne sont pas que l’expression d’une gêne et d’un dérangement. Attaques insidieuses ou frontales, comme des clous enfoncés dans la chair vive, ces incitations au harcèlement cumulent l’arrogance de dominer.

Dans la grande famille humaine
Malgré tous ses efforts, Angela retient ses pensées blessées. Elle doute d’avoir un rôle à jouer parmi les siens, d’y être à sa place. Son assurance se fissure, l’angoisse défait ce qui fonde l’intime : le repos et la sécurité de se sentir aimée. Elle ne s’autorise plus à exister telle qu’elle est, et la pulsion de mort grandit. On ne vous dira pas ce qui la sauve et évite la tragédie.
Une espérance vient du côté innocent de l’enfant. Toutefois, quelque chose demeure après ce film : la certitude que, même si Angela surmonte sa souffrance, rien n’ôtera ce vide dont son corps l’accable. L’absence de langage verbal et d’ouïe, si précieuse, relèvent du mystère humain. Or, nos sociétés de performance et de prévisibilité calculée ne cessent de s’en éloigner.
Le désir du poème n’est pas de commander le feu. Ni les émotions. Le charme du poème est identique aux petites choses de ce film : retenir notre brutalité, secouer notre oubli entêté des vérités écrites depuis la nuit des temps. J’aime l’antipoison de Laura Vasquez : « Souvent, je m’éveille de mon corps à moi-même. Je deviens extérieur aux choses, extérieur à moi. Je vois une beauté d’une miraculeuse majesté. »
Cette voix silencieuse est une citation antique ; sa source, Plotin. Il disait comment se soustraire à la vanité, cette drogue qui fait oublier la nécessité universelle du vivre-ensemble.
Ce film espagnol, sorti en avril 2026 (durée 1h40) a remporté le prix du public à la Berlinade 2025. Il s’agit de la version longue du court métrage éponyme (2022) de la même réalisatrice, présenté dans plus de 70 festivals et récompensé par plus de 30 prix dans le monde entier.































































