Hier soir, la Salle 2 de l’Usine C accueillait Danse prophétique à l’Île Bizarre, une performance de Geneviève Matthieu présentée dans le cadre de la programmation de l’automne. Dès les premiers instants, installés au cœur d’une exposition de sculptures et d’objets insolites, les spectateurs ont été plongés dans un monde peuplé des cris et des hululements de la nuit. Le public, invité à circuler librement parmi les pièces avant même le début officiel de la performance, se retrouvait déjà partie prenante de l’univers construit par l’artiste, entre curiosité et léger inconfort.
Mêlant poésie, engagement physique, musique et chant, l’artiste invoque une île étrange où les repères vacillent. Le texte, tantôt murmuré, tantôt scandé, s’entrelace avec des séquences chorégraphiques exigeantes, où le corps devient à la fois message et matière.
Dans cet espace suspendu, vivants, souvenirs et présences invisibles cohabitent, et la frontière entre le réel et l’imaginaire s’efface peu à peu. Comme lors d’une séance de tarot, les signes se manifestent, les coïncidences se multiplient et des fragments de destin se dessinent sous nos yeux, sans jamais se résoudre en une narration linéaire.
Entre rituel mystique et performance pop, la pièce alterne entre moments de franche drôlerie et passages de grande tristesse. Ce contraste, loin de fragiliser l’ensemble, en constitue la colonne vertébrale : on passe d’un éclat de rire collectif à un silence pesant en quelques secondes à peine, sans que la transition paraisse forcée. Cette capacité à tenir ensemble des registres opposés est sans doute ce qui distingue le travail de Geneviève Matthieu d’autres propositions du genre.
Pour cette traversée, l’artiste est secondée par deux assistants, notamment lors d’une séquence de mise en forme physique particulièrement exigeante, qui manipulent aussi les éléments d’un décor aux proportions parfois monumentales.
Le déplacement de ces structures à vue, en plein cœur de l’action, ajoute une dimension presque rituelle à l’ensemble : le spectateur assiste à la construction et à la déconstruction du monde de l’île en temps réel, sans artifice de coulisses.
Cette proposition transforme l’espace d’exposition en une matière vivante et mouvante. Chaque spectateur et spectatrice y trouve son propre chemin, sa propre lecture des symboles disséminés dans l’espace.
Il n’y a pas de place assise fixe, pas de point de vue unique imposé : le public compose lui-même son parcours à travers les sculptures, les objets et les zones de jeu, ce qui rend chaque expérience de la pièce singulière.
Présentée depuis 2022 à travers diverses résidences au Québec, en France et au Japon, cette performance s’impose comme un morceau de vie intense. Ce parcours international, ponctué de laboratoires de création et de versions successives, témoigne d’un travail de longue haleine, affiné au fil des rencontres avec différents publics et différents lieux de diffusion.
La version présentée à l’Usine C porte les traces de cette maturation.
Après le spectacle, le public a été invité à partager un calvados ou un breuvage sans alcool avec l’artiste, dans une formule de rencontre informelle qui prolonge l’esprit convivial de la soirée et permet des échanges directs sur le processus de création.
Un rendez-vous qui rappelle la force poétique et critique de cet univers artistique, à découvrir pour quiconque s’intéresse à la performance contemporaine à la croisée de la danse, du théâtre et des arts visuels.
Geneviève Matthieu
Formé à Rouyn-Noranda à la fin des années 1990, le duo a développé au fil des ans un univers à la fois baroque et critique à travers des performances, installations, vidéos, concerts et poésie. Ce parcours, marqué par une exploration constante des formes hybrides, a permis au duo de se tailler une place singulière dans le paysage des arts vivants au Québec et à l’étranger. À la suite du décès de Matthieu à l’hiver 2025, le travail de Geneviève Matthieu se poursuit avec la même ferveur, portant désormais seule l’héritage artistique construit à deux.
Infos pratiques
Dernière représentation : 12 septembre 2026, à l’Usine C, Montréal.
https://usine-c.com/spectacle/danseprophetiquealilebizarre






























































