Avec L’effet Lisa, le Théâtre de l’Oeil Ouvert signe une œuvre qui échappe aux étiquettes. Inspiré de l’univers de Richard Desjardins, ce théâtre musical tisse une bouleversante histoire d’amour, de mémoire et de résilience au cœur d’un petit village québécois. Portée par une distribution remarquable, la première présentée hier à Joliette a conquis le public grâce à des personnages profondément humains et à une poésie qui continue de résonner bien après le tomber du rideau.
Alors qu’un feu de forêt menace Company Town, les destins se croisent au Boomtown Café, où deux frères que tout oppose gravitent autour de Jenny, une femme déterminée à changer le monde. Autour d’eux prennent vie l’Enracinée, sa fille adoptive la Femme de ménage et le mystérieux Homme du campe, tandis que Lisa, la lune narratrice, dévoile peu à peu les secrets de cette fable poétique.
Avec un texte rempli d’images poétiques de Philippe Robert, Jade Bruneau et Simon Fréchette-Daoust ont puisé dans les chansons et les entrevues de Richard Desjardins pour faire émerger des personnages riches et des thèmes profondément humains. Le résultat est une œuvre artistique forte et engagée, qui aborde de grandes questions sociales sans jamais tomber dans la morale. La mise en scène imagée de Jade Bruneau donne vie à cet univers singulier, porté par sept interprètes-chanteurs qui brillent autant par leur présence scénique que par leurs voix.
La musique de Marc-André Perron devient un personnage à part entière. Son travail d’arrangements, notamment ce collage musical qui fusionne plusieurs chansons de Richard Desjardins en de nouveaux tableaux sonores, relève du génie : on reconnaît les mélodies familières sans jamais avoir l’impression d’entendre simplement les œuvres originales. Avec ses synthétiseurs et le violoncelle de Stéphane Tétreault, joué sur un Stradivarius de 1707, il crée une richesse sonore qui donne l’impression d’entendre un grand orchestre.
On ne peut dissocier l’Homme du campe et la Lune, magnifiquement interprétés par Jean-François Casabonne et Noémie Godin-Vigneau. Leur relation, empreinte de poésie et de chaleur humaine, devient le fil conducteur de l’histoire, apportant narration et éclairages sur les événements. Les rimes de la Lune répondent à la présence rassurante de l’Homme du campe dans un dialogue aussi tendre qu’envoûtant.
Dans le rôle du Bon gars, Simon Fréchette-Daoust dévoile un personnage plus complexe qu’il n’y paraît, partagé entre son passé et ses aspirations. Son interprétation vocale est particulièrement touchante, notamment dans son duo avec Jenny après l’éclipse, une scène chargée de passion qui évoque un tango sans en reprendre le rythme. Mais c’est avec « Tu m’aimes-tu » qu’il atteint un sommet d’émotion, livrant un bouleversant « tellement, tellement, tellement belle » qui a conquis le public.
Son frère, le Bum, trouve en Steven Lee Potvin un interprète d’une grande justesse. Malgré son surnom, il n’est jamais présenté comme l’antagoniste du Bon gars, mais plutôt comme un homme attachant avec sa propre vérité. Avec un jeu tout en simplicité, il rend crédible sa relation avec Jenny et sa voix chaude aux beaux graves, accompagnée parfois de sa guitare, ajoute une belle dimension humaine au personnage.
Réunis sur scène, les deux frères offrent certains des moments les plus forts du spectacle. Leur duel dans « T’attend », une chanson aux accents de rap soutenue par une chorégraphie percutante, est particulièrement réussi, avant de laisser place à « Le chant du Bum », très apprécié du public. Leur relation trouve ensuite une belle conclusion dans « Quand j’aime une fois, j’aime pour toujours », qui révèle toute la profondeur de leur lien.

Jade Bruneau est tout simplement brillante dans le rôle de Jenny. Par son jeu, sa voix et sa présence scénique, elle donne au personnage une force et une sensibilité qui élèvent l’ensemble du spectacle. Sa scène lors de l’éclipse est d’une grande intensité, tout comme ce moment bouleversant où elle console les siens avec « Le cœur est un oiseau ».
Geneviève Alarie incarne l’Enracinée, cette serveuse attachée à la stabilité, mais d’une authenticité désarmante. Avec sa voix plus rock, moderne et légèrement brute, elle apporte une couleur différente à l’univers musical du spectacle. Elle touche particulièrement dans le bouleversant « Va t’en pas », adressé à sa fille adoptive, où toute la tendresse du personnage ressort avec force.
Sarah Villeneuve-Desjardins incarne la Femme de ménage, la fille adoptive de l’Enracinée, avec une touchante simplicité. Sa voix rock et moderne apporte une belle énergie, notamment dans ses harmonies avec sa mère dans « On m’a oublié ». Lorsqu’elle se retrouve confrontée aux conséquences de la pollution qui menace son avenir, elle puise dans une force et une émotion saisissantes, offrant l’un des moments les plus marquants du spectacle.

J’ai aussi apprécié les choix de mise en scène qui enrichissent l’expérience, notamment la présence de musique de fond lors de certains passages plus poétiques. L’utilisation du chœur grec par les interprètes apporte une dimension supplémentaire à plusieurs moments clés, tandis que les nombreux jeux de mots du texte réussissent à faire sourire le public.
Les décors de Félix Plante misent sur la simplicité. Quelques éléments bien choisis, appuyés par de magnifiques éclairages, suffisent à faire naître l’univers de Company Town et à évoquer avec force les scènes de feu. Cette sobriété devient aussi un atout pour la tournée, permettant au spectacle de voyager dans 27 villes du Québec.
Parmi les nombreux moments musicaux marquants, « La maison est ouverte » se démarque par son beau numéro de groupe accompagné d’une chorégraphie rassembleuse. « Les Yankees » a également reçu une belle ovation du public, mais c’est surtout la finale avec « Nous aurons » qui laisse une empreinte durable. Cette dernière chanson, porteuse d’espoir, conclut le spectacle sur une note lumineuse et profondément rassembleuse.
«L’effet Lisa» n’est pas un spectacle misant sur les artifices, mais une œuvre artistique poignante, intense et profondément humaine. À travers son regard sur notre société, ses blessures et les pistes d’espoir qui demeurent possibles, le spectacle réussit à faire réfléchir sans jamais faire la morale. Même sans connaître l’univers musical de Richard Desjardins, on se laisse porter par des arrangements accessibles et une musique d’une grande beauté. Je recommande vivement ce théâtre musical à ceux qui recherchent une œuvre qui divertit, mais surtout qui laisse une empreinte.
Équipe de création
Production: Théâtre de l’oeil ouvert
Création: Jade Bruneau, Philippe Robert, Marc-André Perron, Simon Fréchette-Daoust
Livret: Philippe Robert
Musique: Richard Desjardins, Chopin
Arrangements: Marc-André Perron
Mise en scène: Jade Bruneau
Direction musicale: Marc-André Perron
Direction vocale: Chris Barillaro
Décors: Félix Plante
Éclairages: Maude Serrurier
Costumes: Sébastien Dionne
Coiffures: Kathleen Gravel
Maquillages: Véronique St-Germain
Projections: Keven Dubois
Sonorisation: Martin Lessard
Distribution
Geneviève Alarie, Jade Bruneau, Jean-François Casabonne, Simon Fréchette-Daoust, Noémie Godin-Vigneau, Sarah Villeneuve-Desjardins, Steven Lee Potvin.
Musiciens
Marc-André Perron, Stéphane Tétrault.
Centre culturel Desjardins (20 rue St-Charles-Borromée S, Joliette)
Présenté en français du 10 juillet au 1 août 2026 à 20h.
Billets en vente (66$/29$ 18ans et moins) au https://www.leffetlisa.ca/calendrier-billetterie
En tournée partout au Québec:
Victoriaville (6 au 23 août), Québec (15 septembre au 10 octobre), Montréal (27 au 29 janvier), Montmagny, Saguenay, Gatineau, Ste-Agathe-des-Monts, LaSalle, Granby, St-Hyacinthe, Longueuil, Valleyfield, Sherbrooke, Laval, Ste-Thérèse, St-Jean-sur-Richelieu, Drummondville, Rouyn-Noranda, St-Jérôme, Rivière-du-Loup, Baie-Comeau, Châteauguay, Amos, Val-d’Or, Trois-Rivières.
Site web: https://www.leffetlisa.ca
Photos: Annie Diotte





























































