Hier soir, à la première mondiale de «Grow» au Centre Segal de Montréal, j’ai eu l’impression d’assister à un moment unique. Cette nouvelle comédie musicale impressionne autant par la qualité de son écriture et de son propos que par la force de ses interprètes. Drôle, rafraîchissante et portée par des chansons entraînantes, elle multiplie les rebondissements tout en nous faisant réfléchir à la vie que nous menons. Au-delà du divertissement, «Grow» livre aussi un touchant message d’espoir sur la bonté humaine.
Pour la première fois de leur vie, les jumelles amish Hannah et Ruth quittent leur communauté pour découvrir le monde moderne. Mais une série d’événements inattendus les entraîne dans un improbable partenariat avec le propriétaire d’une boutique de cannabis (Skor), menant à la création de la meilleure marijuana au monde. Et croyez-moi, la suite et fin est totalement imprévisible.
Impossible de ne pas croire que «Grow» est destiné à connaître un parcours semblable à celui de «Come From Away», autre succès produit par Michael Rubinoff, qui a débuté modestement avant de conquérir le monde et Broadway. «Grow» possède toutes les qualités de cette réussite — et peut-être même davantage : une histoire touchante et porteuse d’espoir, des échos très actuels à notre société, des personnages profondément attachants, des chansons entraînantes et un texte débordant d’un humour aussi simple qu’efficace.
Bref, je suis tombé sous le charme de «Grow», que je considère déjà comme l’une des meilleures comédies musicales des dernières années. La mise en scène de Tracey Flye met brillamment chaque personnage en valeur tout en maintenant un rythme fluide, sans jamais s’attarder à l’inutile. Le pari de confier tous les rôles à seulement douze interprètes relève du tour de force. On sent aussi que la metteuse en scène a su créer une véritable complicité entre les personnages, les rendant encore plus crédibles et attachants.
Les entraînants numéros d’ouverture «Hand in Hand» et «Till the End of Days» donnent immédiatement le ton humoristique du spectacle tout en introduisant les personnages et leur univers amish. Ces premières scènes nous permettent aussi d’en apprendre davantage sur leur mode de vie, profondément ancré dans la nature et la simplicité.

On comprend dès «Old Dirt Road» que la soirée nous réserve son lot de surprises, alors que les deux sœurs prennent la route vers la grande ville. Le contraste entre leur mode de vie et celui des habitants urbains provoque une série de quiproquos aussi drôles que touchants, qui alimentent constamment l’humour et le cœur du spectacle.
Annelise Forbes et Julia Pulo incarnent les sœurs Hannah et Ruth avec un naturel désarmant. Toutes deux possèdent de magnifiques voix aux couleurs bien distinctes, mais c’est surtout dans leurs nombreux duos qu’elles brillent, leur remarquable harmonie reflétant parfaitement le lien qui unit les deux jumelles. Leur jeu scénique est tout aussi sublime, chacune complétant l’autre avec une complicité qui rend leur relation profondément crédible et touchante.
Annelise Forbes est plus douce, mais elle revèle sa puissance en femme d’affaires dans «My Best Life» dans un beau numéros avec les habitants de la ville
Julia Pulo se distingue par un jeu du visage d’une grande expressivité, où chaque regard semble porter du sens. Sa voix, plus grave que celle de sa sœur, allie puissance et tendresse, même dans les moments les plus intimes, jusqu’à ses échanges chantés avec sa plante, traités avec une sincérité surprenante.
Seth Zosky, dans le rôle du marchand de marijuana Skor, propose un jeu d’une belle versatilité, porté par des nuances vocales très maîtrisées. Il brille notamment dans «Grow», où ses harmonies avec Ruth s’imposent avec justesse, avant de se révéler dans «The One I Choose» avec une voix plus puissante et expressive. En duo avec Ruth, il incarne alors un amoureux tendre et crédible, loin du simple archétype.

Jamie McRoberts, dans le rôle de la femme d’affaire Alexis, constitue une véritable révélation. Dotée d’une voix puissante et riche en caractère, elle s’impose avec assurance dans plusieurs numéros, dont «Ruthless», un morceau percutant sur la place des femmes, véritable hymne à l’affirmation féminine.
Le copain de Hannah, Samuel, est incarné avec brio par Jake Cohen. Toujours juste et drôle à chacune de ses apparitions, il sait aussi faire place à la tendresse dans «The Letters», avant de se lancer avec aisance dans une danse amish décalée lors de «Easy Way Out», sans jamais perdre son sens comique.

Les autres interprètes incarnent une multitude de personnages, passant avec aisance du monde amish à celui de la grande ville. Leur polyvalence impressionne, tout comme la qualité de leurs harmonies vocales et l’énergie de leurs chorégraphies d’ensemble. À plusieurs reprises, leur performance a d’ailleurs été saluée par des applaudissements nourris.
Parmi les numéros marquants, «The Grass», interprété par les habitants de la grande ville, a particulièrement retenu l’attention, porté par une chorégraphie énergique et rythmée qui a suscité de vifs applaudissements. «New Sensation», qui clôt le premier acte, s’impose quant à lui comme un moment d’une grande intensité, porté par une énergie communicative.
C’est toutefois «Wherever You Go, I Will Go» qui marque le plus, porté par les deux sœurs d’une grande justesse et d’une émotion sincère, dans une chanson remplie d’espoir ensuite reprise par toute la troupe. Véritable ver d’oreille, ce numéro vient conclure l’histoire avec une intensité qui a profondément touché le public.
Les décors, à la fois élégants et ingénieusement conçus, se distinguent par leur grande praticité, permettant des changements rapides qui soutiennent le rythme du spectacle. Les éclairages, eux aussi, méritent d’être soulignés pour leur efficacité et leur contribution à l’atmosphère générale.
L’orchestre, composé de sept musiciens, constitue un autre atout majeur du spectacle. Le son, d’une richesse étonnante, donne l’impression d’un ensemble bien plus large, tout en conservant une couleur résolument acoustique, portée notamment par les cordes. L’équilibre sonore entre l’orchestre et les voix est par ailleurs bien maîtrisé.
Il faut souligner la qualité du livret et du texte de Matt Murray, portés par un humour constant, jamais forcé ni vulgaire. Les messages d’espoir et les réflexions sur ces découvertes du quotidien que l’on tient trop souvent pour acquises forment un véritable bijou, traversé par cette idée centrale : «Life is all the choices we make». En sortant de la salle, malgré les nombreux éclats de rire, on emporte surtout un regain de confiance en l’humanité.
Bravo au Centre Segal et à sa directrice artistique Lisa Rubin pour avoir offert au public une production de si haut calibre. «Grow» possède tout ce qu’il faut pour devenir le prochain grand succès canadien et mérite sans aucun doute de poursuivre sa route sur les plus grandes scènes. Rarement une nouvelle comédie musicale m’aura autant fait rire, réfléchir et espérer. Une œuvre remarquable qui redonne foi en l’humanité. Je recommande fortement de voir ce spectacle.
Les bons coups: Texte intelligent, interprètes, mise en scène, décors, orchestre
Équipe de création
Production: Centre Segal / Michael Rubinoff
Livret: Matt Murray
Musique: Colleen Dauncey
Paroles: Akiva Romer-Segal
Orchestration/Supervision musicale: Wayne Gwillim
Mise en scène/Chorégraphies: Tracey Flye
Direction musicale: Jonathan Corkal-Astorga
Décors: Bruno-Pierre Houle
Éclairages: Eric Champoux
Costumes: Sarah Balleux
Sonorisation: Joshua D. Reid
Distribution
Julia Pulo (Ruth), Annelise Forbes (Hannah), Seth Zosky (Skor), Jake Cohen (Samuel), Jamie McRoberts (Alexis), Kyle Brown, Lauren Bowler, Alicia Ault, Holly Gauthier-Frankel, Katie McMillan, Mike Melino, Daniel Williston.
Musiciens
Jonathan Corkal-Astorga, Jason Field, Mike De Masi, Paulo Riccardo, Vanessa Marcoux, Diego Rojas, Sophie Coderre.
Au Centre Segal des Arts de la Scène (5170 Côte-Ste-Catherine, Montréal)
Présenté en anglais du 24 mai au 14 juin 2026 (13h et 19h30).
Billets en vente (80$/38$ étudiant et moins de 30 ans/76$ âge d’or) au https://purchase.segalcentre.org/EventAvailability?EventId=2201 ou 514-739-7944
Durée: 2h40 avec entracte
Photos: Marie-Andrée Lemire
































































