Il arrive que l’adaptation donne au théâtre ses plus grandes libertés. Présentée le mardi 20 octobre à 19 h 30 à la Salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier, Le Bonheur de chacun, du Théâtre du Portage, s’empare avec audace de L’écume des jours de Boris Vian. Conçue et adaptée par Félix Emmanuel et Zoé Girard, cette relecture transpose l’histoire d’amour tragicomique dans notre époque sans rien perdre de la poésie absurde ni de la mélancolie du roman. Un spectacle qui ne laisse personne indifférent.
Synopsis
Dans un univers décalé et surréaliste, Colin, riche oisif, tombe éperdument amoureux de Chloé, DJ électroacoustique. Peu après leur mariage, Chloé tombe malade : un nénuphar pousse sur son poumon droit. Dès lors, leur quotidien s’étiole, entre les fleurs-remèdes achetées à prix d’or et un monde du travail qui n’a que faire du bonheur de chacun.
De Paris d’après-guerre à la faune montréalaise
Dans L’écume des jours, Vian posait un regard acide sur son époque. À travers une quarantaine de personnages excentriques, il n’épargnait personne : ouvriers, intellectuels, clergé, médecins. Il y peignait, avec humour et complexité, une société gangrenée par la productivité et la guerre.
Le Théâtre du Portage a eu l’intelligence de marier la force expressive du masque à l’irrévérence de l’auteur. En faisant évoluer ces personnages dans le Montréal d’aujourd’hui, l’adaptation donne à cette critique sociale une résonance locale, et elle n’a rien perdu de son mordant.
Une tente, mille lieux
La mise en scène de Félix Emmanuel rend le surréalisme de Vian concret, presque palpable. Les masques conçus par Zoé Girard y jouent un rôle central : ils donnent aux personnages un caractère à la fois féerique, troublant et poétique. Ce type de jeu exige une grande rigueur physique ; chaque geste compte, et l’émotion passe par le corps tout entier.
La scénographie de Camille Walsh est l’une des belles trouvailles du spectacle. Au centre du plateau, une tente se transforme sans cesse pour figurer les différents lieux du récit. Manipulée avec habileté et sculptée par les éclairages contrastés d’Ariane Roy, elle passe du cocon douillet de Colin aux lumières fébriles de la discothèque, puis s’assombrit pour évoquer la froideur de l’usine. Les costumes d’Erica Schmitz complètent cet univers visuel. Ces transformations donnent du rythme à la pièce et entraînent le public d’un tableau à l’autre.

Derrière le masque, l’émotion
On pourrait craindre que le masque crée une distance. Il n’en est rien. Yann Aspirot, Agathe Foucault, Zoé Girard, Zoé Lajeunesse-Guy, Maxime-Olivier Potvin et Jérémie St-Cyr (avec la participation vocale de Simon Boudreault) se partagent une trentaine de rôles et réussissent à créer une intimité réelle avec la salle. Au cœur de cette distribution, le couple formé par Colin et Chloé est particulièrement réussi.
Maxime-Olivier Potvin fait passer Colin de l’idéalisme naïf et de l’émerveillement amoureux à une détresse poignante, avec beaucoup de finesse. Face à lui, Agathe Foucault prête à Chloé une grâce fragile et une présence lumineuse ; son glissement de l’insouciance vers le poids de la maladie bouleverse. La complicité physique entre les deux interprètes devient le pivot émotionnel du spectacle et porte la tragédie de leur amour avec délicatesse.
Une salle conquise
Au retour de la lumière, l’émotion était palpable dans la Salle Fred-Barry. Le public a réservé aux comédiens une ovation debout chaleureuse, les rappelant trois fois sur scène. Le Bonheur de chacun offre une traversée théâtrale douce-amère et prouve que la poésie de Vian n’a rien perdu de son pouvoir d’émerveillement.
À noter
Une causerie avec l’équipe artistique aura lieu le vendredi 30 octobre, immédiatement après la représentation de 19 h 30.
Site web – billets : https://www.denise-pelletier.qc.ca/pieces/le-bonheur-de-chacun/

![Vue de l’œuvre de Chiharu Shiota Accumulation—Searching for the Destination [Accumulation – en quête de la destination] (2014/2026), dans l’exposition Chiharu Shiota : Les frémissements de l’âme au Musée des beaux-arts de Montréal. Collection de l’artiste. © Chiharu Shiota / VG Bild-Kunst, Bonn / CARCC Ottawa 2026. Photo MBAM, Julie Ciot](https://lesartsze.com/wp-content/uploads/2026/09/Shiota_comm-_DSF9895c_JC-MOD-360x180.jpg)


























































