Au départ de l’imagination chorégraphique de Christos Papadopoulos, il y a la sensation. L’impression du temps qui passe, changeant les perceptions et le ressenti, vécus à tout instant. Qu’est-ce qui se raconte dans les corps ?
Christos Papadopoulos a attrapé le fil d’une longue exploration artistique. Ce jour-là, raconte-t-il, il était en auto, en forêt, porté par une musique qu’il aimait. Il a pensé au Chaperon rouge, ajoute-t-il à Montréal. Il n’en fallait pas davantage pour qu’une trame chorégraphique surgisse.
Sa certitude était simple, comme le montre sa danse : se laisser porter par ses plus fines sensations entraine le corps dans des mouvements séduisants, communiants. Il n’était plus porté par le moteur d’une auto, mais par une chorégraphie qui transformait le paysage. Cela a donné Larsen C, ou la vie au cœur d’un iceberg, puis maintenant My Fierce Ignorant Step, en scène à Montréal devant un public ravi.
Entre ces deux pièces, Mycelium a été dansée en ouverture de la Biennale de Lyon, en 2025. L’image porteuse empruntait aux filaments qui relient le pied des champignons. En danse, il fallait des créatures souples, ondoyantes, reliées subtilement, pour faire sentir l’unité organique, ces liens secrets de la matière biologique. Des mouvements microscopiques et variés prendraient de l’expansion, du rythme en scène.
C’était délicat. Cela parlait de la vie, du groupe complice, de l’action ensemble, de l’harmonie résistante à toutes les contraintes et obligations. On penserait que, sous terre comme à l’air libre, une volonté de vie signerait sa consistance irrépressible et tenace. C’est exactement ce que nous voyons dans My Fierce Ignorant Step, au Théâtre Maisonneuve en ce moment.
Sous le sol, la vie
Ce thème bio-artistique et littéraire est maintenant chéri, ici et là, dans les arts et les études universitaires. Chez nous, il figure parmi les expériences les plus originales du réseau de l’Université du Québec. L’idée circule de replacer le corps dans son environnement, et de laisser tomber la violence et le grand bazar des médias et réseaux artificiels, pour retrouver une saine écologie du vivant. Et lui permettre de s’ouvrir au non-vivant comme à la joie.
En s’intéressant aux mouvements des micro-organismes, Papadopoulos a ainsi trouvé le sens de la vibration, qu’il associe aux émotions corporelles. Elles trahissent les désirs et racontent la survie dans des milieux indifférents, hostiles ou plus favorables à la pérennité des espèces. La vie même du corps a ses desseins que nous ignorons. Tel semble être le message véhiculé au présent par le travail chorégraphique, sensible et communicatif, de l’artiste grec.
S’il s’est penché vers le microscopique du corps et de la terre, il y découvre la profusion et la collaboration. De même, le geste raconte la complicité des vivants, à l’aise dans un cadre dynamique et collectif, débarrassés de la noirceur et des mauvaises nouvelles. Vivre, c’est accepter l’inconnu, le renouveau, la vitalité engageante du dynamisme à créer. C’est modeste, mais un détour essentiel.
Au théâtre, les idées ne suffisent pas. Il y a l’ancien, les règles du spectacle : la lumière, les corps musclés et frémissants, la musique : le trio essentiel. Cela vient du fond des âges, par les pieds, le rythme, la cohésion humaine, la vie en groupe, quand l’adhésion n’entrave pas la liberté d’innover. La Grèce ne nous envoie-t-elle pas ses meilleures leçons ? Son expérience immémoriale a quelque chose de senti, de récurrent, de jamais questionné dans son droit d’être.
Il y a aussi l’apport contemporain, cette sensation que le réseau fait la force, qu’on voit les masses moléculaires s’additionner ou se diviser, procurant une foule d’images voulant que les cellules donnent sans fin naissance à des corps nouveaux. Jusque dans les manifestations actuelles. Cette force tellurique retentit dans la danse et se répand harmonieusement, portant les rassemblements dans les rues, permis ou pas.
Sur les planches, la source
Le bonheur de vivre, enfant, Papadopoulos l’a connu en Grèce : il l’affiche dans My Fierce Ignorant Step. Le titre le dit, quelqu’un se raconte, au début de sa vie. C’est l’auteur, mais aussi chacun, chacune en scène. Le public est au paradis de ses vacances… et rejoint cette liberté éducative, qu’on souhaite partagée par tous les enfants.
De la lumière et la mer, de la végétation et le farniente méditerranéen, à portée de main des vestiges antiques, des textes anciens qui fondent l’Occident, les dieux n’ont jamais déserté l’Olympe, mais Papadopoulos a tout dégagé. Il veut qu’on voie les corps, pas le décor. Qu’on entende cette belle musique, qui a accompagné toute la création de cette danse, sans oublier des airs de fête villageoise qu’on entend au loin dans la seconde partie.
Le surgissement de l’enthousiasme, cette vertu grecque par excellence, propre aux dieux olympiens, monte peu à peu. On s’est lentement disposés avec les interprètes, qui ne failliront pas une seconde dans leur vague fluente et refluante, et leurs eaux mêlées. C’est irrépressible, ce grondement de tout le corps, et cela se communique en même temps que la musique enfle.
Créée en 2025, My Fierce Ignorant Step remporte un grand succès en tournée, que confirme sa présentation à Montréal. On y danse avec emballement, on y retrouve l’intimité minimaliste, on y vit dans la pulsation de la ronde qui respire, s’étirant, se décomposant et se recomposant dans la fluidité magique de sa composition. Les marqueurs individuels de la présence sensible nous laissent méditer, voir et revoir d’autres expériences de danse actuelle.
Mais ils m’ont surtout fait admirer une nouvelle fois l’incroyable mémoire des interprètes, jamais las·ses, toujours souples, jamais oublieu·ses d’un microgeste qu’un simple coup d’œil garde coordonné aux autres. L’œuvre respire, et ces dix artistes prêtent leurs mouvements sans jamais nous laisser tomber.
Sur la scène, l’essentiel
Réseau fongique ou vol d’oiseaux, matière organique proliférante ou formation obscure de l’humain dans la matrice maternelle, cette gestuelle joliment éclairée, avec des flashs de couleurs, cinq micros qui répercutent les voix, laisse l’imagination suivre un ensemble inspiré. My Fierce Ignorant Step apparaît comme la suite imaginaire directe de la pièce dansée par le Ballet de l’Opera de Lyon, en ouverture de la Biennale de la danse à Lyon , est Mycelium (2023). L’enfant est né, et il poursuit son aventure d’existant dans le groupe de son âge.
Le chorégraphe s’explique : son « marathon », dit-il, fait penser à West Side Story comme à des dessins animés. Son phrasé est bâti comme une histoire. Du lointain, j’y ai revu celles qui ont créé sur Steve Reich, notamment Ginette Laurin, et plus près de nous, Catherine Gaudet, les Américains Trajal Harrell ou Jeremy Nedd, en passant par Sylvain Émard. Tous pensent que, seul, on ne peut pas changer le monde, mais qu’en groupe, la vie renaît.
Cette troupe a travaillé dur pendant cinq mois, participant à l’invention du chorégraphe. L’évidence demeure d’une structure pure et d’une gestuelle simple, aisément intégrées et comme absorbant le son. Pourtant, cette longue phrase est très complexe à danser. Le groupe, habillé de gris, de bruns, de beige, dispense un anonymat qui fond l’expérience des corps, sans effacer le singulier, l’espèce variable et variée ; il s’enfle et se contracte différemment chaque soir.
C’est la première fois que cette compagnie et son chorégraphe viennent à Montréal. En février 2025, Christos Papadopoulos, né en 1982, a reçu le prestigieux Rose International Dance Award, décerné par le Sadler’s Wells à Londres, pour sa vision artistique claire et sa créativité.
Danse Danse présente My Fierce Ignorant Step de Christos Papadopoulos
THÉÂTRE MAISONNEUVE, 28-30 OCTOBRE 2026, à Montréal.
Conception et chorégraphie Christos Papadopoulos. Interprétation et collaboration Themis Andreoulaki, Maria Bregianni, Georgios Kotsifakis, Sotiria Koutsopetrou, Tasos Nikas, Spyros Ntogas, Ioanna Paraskevopoulou, Danae Pazirgiannidi, Adonis Vais, Sevasti Zafeira. Conseiller dramaturgique Alexandros Mistriotis.
Musique originale Kornilios Selamsis. Compositeur associé Jeph Vanger. Scénographie Clio Boboti. Costumes Maria Panourgia. Éclairages Stefanos Drousiotis. Entraînement vocal Apostolis Psichramis. Un projet de Christos Papadopoulos // The Lion and the Wolf. Commandé et produit par Onassis Stegi. Avec le soutien de Dance Reflections by Van Cleef & Arpels.
Coproduit par Théâtre de la Ville – Paris (France), Julidans (Pays-Bas), Romaeuropa Festival (Italie), Théâtre d’Orléans / Scène nationale (France), LAC Lugano Arte e Cultura (Suisse), December Dance Concertgebouw Brugge (Belgique), One Dance Festival (Bulgarie), Festival de Marseille (France), I Teatri di Reggio Emilia (Italie). Avec le soutien du programme de tournée d’Onassis Stegi. Avec le soutien financier du Ministère de la Culture (Grèce).

























![Vue de l’œuvre de Chiharu Shiota Accumulation—Searching for the Destination [Accumulation – en quête de la destination] (2014/2026), dans l’exposition Chiharu Shiota : Les frémissements de l’âme au Musée des beaux-arts de Montréal. Collection de l’artiste. © Chiharu Shiota / VG Bild-Kunst, Bonn / CARCC Ottawa 2026. Photo MBAM, Julie Ciot](https://lesartsze.com/wp-content/uploads/2026/09/Shiota_comm-_DSF9895c_JC-MOD-360x180.jpg)



















