Il est du destin des racines de migrer avant de se fixer pour de bon. C’est ce que nous raconte Yolande Cohen, spécialiste de l’histoire orale des femmes, dans un récit intime et singulier.
Avec une sincérité impressionnante, la professeure Yolande Cohen signe un récit passionnant. Dressant le panorama d’un itinéraire séfarade, elle dépeint sa volonté farouche de lever les embûches familiales, sociales, institutionnelles, patriarcales, administratives et autres, qui se sont dressées devant elle, jusqu’à ce qu’elle trouve sa place à l’Université du Québec à Montréal.
Sa famille vient de Meknès, au Maroc. Elle est née dans un camp juif de transit près de Marseille : les traces de cette histoire ont disparu. Elle tient un fil : comment a-t-elle franchi malgré tout les étapes de sa réalisation universitaire, féministe, professionnelle et identitaire ? Combien de volonté et d’intelligence, pour réaliser d’abord son rêve de savoir, puis son ambition de faire reconnaître sa compétence ?
Elle insiste sur ses combats, remporte des victoires, croit s’effondrer. Elle fait vivre les personnes impliquées, les aides et les obstacles. Le manque d’amour. Les préjugés. Le corps féminin. Les emprises éducatives. Le formatage. La directrice de thèse coriace. Les solidarités. Un vrai roman !
Les facettes du courage et de l’aventure
Le plus remarquable, c’est sa franchise. Venir d’une famille traditionnelle, où regarder l’intime était interdit, parce qu’il relevait des conventions et de la honte de soi, n’était guère compatible avec une carrière brillante. Elle parle d’une vie occupée à « négocier des espaces de liberté ».
Ses déplacements, sur trois continents, sont multiples. Sans avoir eu le temps de souffler, à 76 ans elle revient à la source, vers l’enfance. Elle raconte en détail comment, attirée par les différences, la culture française sous le Protectorat (c’est le terme), elle est attirée par les valeurs étrangères à son milieu.
À Paris, ses actions étudiantes se retrouveront plus tard dans ses engagements auprès des Québécoises. Elle publiera, dirigera des thèses et peaufinera son identité de femme, en ayant fait fi des préjugés et des valeurs conservatrices, intégrées avec et contre son gré. « Ainsi la fille au sale caractère, l’insupportable, la perpétuelle révoltée est-elle devenue la militante, engagée dans la cause de la révolution, en gagée dans la cause des femmes, la trotskyste, la féministe ! », écrit-elle.
Transmettre n’exige-t-il par de répondre de soi ? Obtenir un doctorat, à Paris, elle l’a vécu comme une combattante. De même, un poste à Montréal. Aujourd’hui, elle livre tout à sa petite-fille, ses bons coups et ses aveuglements, mais surtout son énergie de lutte. En la lisant, j’ai eu le sentiment qu’elle avait fait le tri parmi toutes les causes qui se présentaient à elle, sans rompre avec les forces de sa naissance, où se trouvaient aussi des valeurs de respect et de liberté.
Comment raconter l’intime
On croise encore davantage dans ce récit : les grands axes d’engagement d’une génération. La décolonisation des années 1960 ; Mai 68 à Paris ; les années 70 au Québec. Le système familial pouvait-il résister, alors que l’époque demandait à sa jeunesse de s’émanciper ? L’autrice mène l’enquête, en fouillant comme s’il ne s’agissait pas d’elle, mais d’un polar avec une série d’énigmes à résoudre.
Yolande Cohen revoit ainsi sa traversée des forces contraires du XXe siècle : les amarres familiales et l’errance juive, le colonialisme et la décolonisation, le sionisme et le nationalisme arabe, les choix identitaires et linguistiques, les territoires incertains. Mais elle choisit d’illustrer tout cela par les inquiétudes des siens, les solidarités, le débat des choix et par sa propre ténacité bouillante. Sa carrière publique restera attachée à Paris et à Montréal.
On suit donc sa tribulation dans une génération rebelle, avide d’autonomie, de liberté sexuelle, de maternité consentie et de carrière. C’est très vivant et, en définitive, plus historique que romanesque. La vérité est serrée de près, avec la force émotionnelle des confidences qui donnent le goût de lire. Ce récit mémorable, pittoresque et social, déborde dans une époque de passions et, avec le recul, il s’agrémente de sourires tendrement moqueurs sur les autres et sur soi.
Lumières changeantes d’un destin
La brillante professeure d’histoire de l’Université du Québec à Montréal sait comment raconter ce passé, les archives, les traces, les clans, les quartiers. Elle fait vibrer des aventures arrivées à des personnes dégourdies, souvent sans pouvoir. Le hasard joue son rôle dans les vies personnelles. En réalité, ces entreprises et fortunes reflètent les forces vives d’un milieu qui se tricote à même la grande Histoire.
Moins connue est l’archéologie marocaine des saveurs, des noms, des ambiances et des langues, ces indices qui éveillent son souvenir des disparus. On entend les dialogues dans les cours fermées, un petit peuple coloré, des générations qui poussent sans se douter que, de ce formidable mouvement, surgira le roman d’une enfance joyeuse et la possibilité d’une nouvelle lignée.
On suit ainsi la jeune Yolande au fort caractère jusqu’à son installation définitive à Montréal. Si elle a fait de ses révoltes un sujet de thèse, le plus réussi tient à son élégance à passer des détails de son microcosme au contexte de la macro-réalité des lois qui dessinent le monde. Dans les dernières pages, ses choix de maternité sont vraiment touchants. On ne s’ennuie dans aucune page.
Une vie en transit. Meknès, Aubagne, Paris, Montréal. Récit, Yolande Cohen, Montréal, PUM, 2026, 299 pages.






























































