Après une désolante guerre foudroyante, imaginez un instant l’État de notre monde ambiant si, simultanément, demain matin, les États-Unis, la Chine, la Russie et l’Union européenne s’effondraient? Notre musique actuelle en porterait-elle très vite les échos et conflagrations percussives en vive réaction?
Ce cataclysme civilisationnel universel survint dès 1918 lorsque l’Empire allemand, l’Empire ottoman, la Russie tsariste et l’Empire austro-hongrois disparurent à jamais du jour au lendemain avec les redécoupages territoriaux et linguistiques consécutifs.
La physionomie de la musique contemporaine et de l’esthétique de tous les arts en affichèrent depuis lors les échos, les mutations, les séquelles ou les cicatrices en reconfigurations bouleversantes. La musique de Serge Prokofiev en témoigne abondamment. L’interpréter ou la découvrir interroge forcément l’auditeur.
Dépaysements chez Prokofiev
Le pianiste David Jalbert aura contribué à me faire aimer la musique de Serge Prokofiev grâce à ses récitals récents, Salle Bourgie, notamment des neuf sonates complétées et surtout ses quatres disques très récents dévolus à ce compositeur sur étiquette ATMA.
Curieux dilettante, dès 1980, j’élaborais sur la pointe des pieds ma première perception de Prokofiev en son île excentrée (à part quelques premiers récitals d’universitaires valeureux). Mon goût du voyage musical prokofiévien commença sous les épatantes mains du Hongrois Gyorgy Sandor (vol.1 et 2, huit disques vinyles Vox 5408). J’eus, longtemps, bien du mal à raffoler de tout…
Platon et la musique
Avant d’atteindre au statut d’éducateur ou de savoir m’éduquer moi-même par de veinardes intuitions et longtemps avant de lire les incontournables dix fabuleux livres de La République de Platon, j’avais senti les bienfaits de la musique pour qui prend les moyens de vivre en justice avec lui-même et les autres.
Platon, à son quatrième livre, parmi dix, exceptionnel esprit, ayant vécu il y a près de 25 siècles, écrivait cet avertissement pour assurer la santé parfaite aux citoyens de sa Cité idéale, voyons-les ces maximes éducatives:
» La gymnastique est là pour le corps et la musique pour l’âme (…) L’ordre au moyen de la musique entre en eux. (…) Que rien de nouveau touchant la gymnastique et la musique s’y introduise contre les règles établies ni ne s’y admette, car il est à redouter que le passage à un nouveau genre musical ne mette tout en danger. Jamais, en effet, on ne porte atteinte aux formes de la musique sans ébranler les plus grandes lois de la Cité. »
Musiques de commotions
L’enfant terrible Serge Prokofiev sur le plan de l’écriture, des dynamiques, de l’effervescence bouillonnante des rythmes syncopés, de son articulation musicale et surtout de l’élocution restructurée de ses idées ou thèmes se poste comme compositeur en antithèse esthétique absolue à la musique française soit celles de Debussy, Ravel ou Fauré puisque le Russe a cherché — et tout à fait réussi — à son projet de créer une musique de commotions qui semble parfois divaguer.
Ce sont de sublimes subites évocations fortement inspirées, mais passagères, car l’itinéraire mélodique en percussions et rafales n’est jamais, chez lui, le tranquille Voyage à Cythère.
Le premier album Prokofiev (ATMA 2461) de David Jalbert restera, pour le public ouvert à ces révolutions sonores, le plus accessible. Une mélodieuse première sonate datant de 1909 nous y éblouit, car elle chante en un seul apparent mouvement audacieux, tout en y maquillant quatre perceptibles moments d’emportement: au CD initial elle est sertie entre une Marche, une Gavotte et cette Suggestion diabolique opus 4 toutes entendues souvent lorsque portées aux examens annuels du Conservatoire.
Sobriété, fidélité
Le premier album englobe donc les quatre premières sonates de Serge Prokofiev nées à l’aube de la Révolution bolchévique se postant chacune, sous les doigts de Jalbert, en sobre fidélité textuelle à l’égal de tout ce que j’aie entendu comme enregistrements de celles-ci.
Svjatoslav Richter (parfois aussi son élève Andréï Gavrilov) reste l’artiste suprême dans Prokofiev: une somme de bijoux d’interprétations, de diamants éblouissants qui forment un collier de légendaires prises de son du Russe (natif de Jytomyr, ville en actuelle Ukraine jadis en URSS), notamment saisies en ses survoltants récitals pragois.
Toujours pris sur le vif de ses effusions athlétiques, avec ses pétulances d’audaces bienvenues qui décochent des flèches amoureuses, son Prokofiev y devient chaque fois une succession de frissons irrésistibles pour l’auditeur pénétré en son coeur et cerveau. Pianiste fameux lui-même, Prokofiev avait d’ailleurs inspiré, en précurseur animé de tempérament, tous les virtuoses de son pays avant même de devoir le quitter.
1912 : Radieuse sonate no.2
Jalbert démontre, dans l’accessible deuxième sonate, autant de sensible éloquence qu’y réalise l’autre exceptionnel et trop raréfié pianiste soit le Polonais Konrad Skolarski (DUX 0735 Vox Artis) écouté avec recueillement dans l’authentique marche funèbre du troisième mouvement marqué minimalement Andante con tristezza, il basso tenebroso qui consiste en un déchirement lugubre du coeur impuissant face aux réalités fatales.
Ces deux ultimes pianistes nommés ici se postent nettement au-dessus de l’interprétation qu’offre le vainqueur du Concours Tchaikovsky de Moscou en 1986 soit Barry Douglas (RCA Victor Red Seal) primé alors par le triste forfait dû à une blessure subite à la main du rare génie, décédé depuis, qu’on découvrit en Alexei Sultanov, lui aussi un très enthousiaste interprète de Prokofiev.
Je place à part le rendement incomparable de la sublime sonate numéro 2 sous les doigts déchaînés de Freddy Kempf (BIS 1820) en tant qu’enregistrement studio.
Troisième et quatrième sonates
À l’audition de la troisième sonate (1917) qui poursuit la métamorphose du langage musical chez Prokofiev, on relève chez l’énergique Jalbert une éloquence limpide au fil des 12 pages de l’enlevante oeuvre tirée de fragments référés comme issus De ses vieux cahiers .
La quatrième sonate (1917) aussi issue d’idées nées en 1907-1908, offre au second mouvement marqué Andante assai ce que j’ai perçu comme le plus intime moment d’une des sonates moins connues, moins jouées, moins écoutées, sans doute peu comprises parmi toutes celles que ce compositeur de provocants décibels, un peu honni, incarna de ses fantasques bouleversements sonores.
Fin du monde aristocratique
Jalbert a donc plongé, avec son intégrale des sonates, vers la représentation du choc de ce dévisagement esthétique survenu au tout début du vingtième siècle: deviennent ainsi familiers, pour quiconque explore cette musique, les atermoiements d’une récurente perplexité.
Ce ne sera que beaucoup plus tard que nous rassérénera la haute inspiration du cosmique Concerto no. 2 pour piano et orchestre de Prokofiev suscitant un enchanteur voyage musical confirmant bien plus violemment l’irrévocable esthétique révolue.
Pas d’effets sans causes
Quelles sont les imaginables causes à ces transmutations musicales? Sans doute les 26 millions de morts de la Grande guerre 1914-1918, le génocide arménien, la révolution russe, la disparition de quatre empires multi-centenaires, enfin serait-ce aussi l’Afrique triturée de colonies cruellement torturées ou je ne sais quoi des écrasants engrenages des Temps modernes motoristes machinés ou illustrés éloquemment au film caricatural de Charlie Chaplin?
Hécatombes et psyché humaine?
Depuis la révolution industrielle couvaient des transfigurations de la physionomie des sociétés ayant impacté les esthétiques visuelles, auditives entre autres en peinture, en sculpture, en somme de toute la matière artistique en révolte ou révolution. En musique, Prokofiev ira au-delà du visionnaire ou hallucinant Alexandre Scriabine (de lui 10 énigmatiques sonates).
En définitive, Prokofiev créera un univers sonore tout autre que celui si doucereux à l’oreille de Claude Debussy et Maurice Ravel (ou d’Erik Satie), restant tout de même distant des étalages sériels d’Arnold Schönberg mais encore demeurant rapproché d’Igor Stravinsky, ces deux derniers compositeurs encensés ayant eu leurs légions d’émules.
Révolte psychologique profonde
Il couve ainsi chez Prokofiev, en germe, un cosmos de tumultueuses révoltes psychologiques profondes.
La densité de l’élocution de Prokofiev est admirablement rendue par Jalbert durant chaque mouvement si spectaculairement contrasté de la quatrième sonate, une audacieuse chorégraphie digitale remaquillant bien les apparences de cette éloquente et déchirante création qu’un autre grand pianiste canadien, Yefim Bronfman, a lui aussi magistralement enregistrée (Sony Masterworks).
1939-1953 : sonates de guerre 5, 6, 7
Évidemment, il me fut impossible au cours d’un bref été d’écouter toutes les versions existantes de toutes ces sonates. On retrouve, au second CD de Jalbert (ATMA 2462), les oeuvres composées en temps fiévreusement bellicistes (comme s’il y avait sur Terre, vraiment, des moments de véritable paix!).
Ces trois glorieuses sonates sont jugées ardues tant d’exécution que d’audition, du moins à l’appréciation sincère du mélomane attentif voulant sincèrement émanciper son oreille.
La cinquième sonate, datée de 1923 avec son premier mouvement Allegro tranquillo aux vingt premières mesures limpides, procède par variations sur un thème qui se décortique et se décompose: le voyage musical devient anamorphique au possible avant un bel andantino central.
Remaniée en 1952 par Prokofiev, soit par méprise ou par menace de contrainte esthétique stalinienne peut-être, Jalbert choisit l’ultime correction au manuscrit du troisième mouvement.
Sobriété, fidélité, pondération
S’inscrivent aussi, en ce second CD, les superbes sixième et septième sonates écrites avec un décoiffant humour. Elles esquisseront ce moteur audible perpétuellement en marche, appelé motorisme, puis ces pétarades en martellato remplies de motifs coups de poings. On y cognera, on y martèlera dans un chavirement pianistique effréné ponctué de répits, subits, au sein d’oeuvres de plus en plus énigmatiques.
C’est l’égorgement du romantisme auquel Serge Rachmaninov (1973-1943 ) et Nikolaï Medtner (1880-1951) s’accrochent, le premier nommé ici faisant figure d’un très malheureux exilé, depuis la Russie, dans une richissime Amérique en ébullition où Charles Ives (1874-1954) et George Gershwin (1898-1937) existent pourtant.
Depuis l’émancipation de la syncope avec Scott Joplin (1868-1917) , la modalité et tonalité sont rompues depuis longtemps avec Wagner: la destitution de l’harmonie par tierces mais désormais convolant en noces diaboliques par quartes, l’évanescence de toute cohérence immanente par l’insolente audace de l’atonalité.
Au fait aucun compositeur ne contemple sans sourciller la sonate qui s’étiole comme forme et sa dissolution s’observe en successions de tensions qui amènent des imbrications sonores complexes.
Justifiables équilibres rendus
Encore une fois, David Jalbert se hisse proche du sommet des interprétations avec son approche fougueuse mais de justifiable rationalité d’élaboration, fidèle aux équilibres sonores plus ou moins pondérés, audacieusement inscrits dans la partition.
Chaque pianiste touche et refaçonne ces phrases, ces mouvements, ces sonates. On aurait besoin de mille pages pour expliquer comment les soupeser un à un, à tour de rôle.
Par exemple, en son entrée en matière, Maurizio Pollini me semble cependant insurpassable de mysticisme à la septième sonate. Puis d’autres interprétations surviennent et me séduisent. On la joue en fait de cent manières agréables. Puis, l’avalanche des intempéries rythmiques et les ostinatos s’amusent à nous égarer ou chavirer les sens dans tout Prokofiev. J’admets qu’on nous divertit tout à fait.
Mikhail Pletnev, en 1978
Autre cas de qualité similaire pour la septième, l’interprétation du phénoménal Mikhail Pletnev au Concours Tchaikovsky de 1978 (le pianiste québécois André Laplante y fut couronné Médaillé d’argent) sans jamais oublier qu’il s’agit d’un live enregistré, occurence fréquente chez d’innombrables pianistes russes.
En récital et concours de piano, lieu de plus de libertés qu’en enregistrement, les volcaniques jeunesses pianistiques d’aujourd’hui s’y affichent en explosives et vives éruptions qui fascinent.
Vladimir Sofronitsky, en 1955, sur le piano désaccordé de Scriabine, au musée de Moscou, (piano que j’eus la joie de toucher en ce musée pour y jouer en dilettante quelques préludes et son Feuillet d’Album, en juin 2015) enregistra une phénoménale interprétation de cette création musicale fascinante.
Freddy Kempf phénoménal
Au-delà de tous ces artisans nommés ici, Freddy Kempf (trois CD sur BIS 1260, 1820, 2390) en pesant la globalité de son intégrale des sonates me bouleverse en somme le plus parmi tous : une audace incendiaire d’une vigueur de rutilance digitale jouant tout avec superbe émotion, notamment les triomphales sixième et septième sonates.
Comment, aujourd’hui, se distinguer avantageusement de tous ces géants interprètes du piano? Gymnastique et musique disait Platon? On ne saurait nulle part ailleurs y être meilleur gymnaste et musicien sous tous ces noms d’artistes héroïques cités ici que dans Prokofiev.
Sonate 8
Avec Emile Gilels (Eurodisc Melodia 86323), l’énigmatique huitième sonate prend des teintes de quasi retour à l’audition mystique révélatrice. Le second mouvement est un andante rêveur, onirique.
Puis la bourrasque recommence. Aux oreilles et yeux des mortels toujours à l’écoute n’ayant pas encore eu l’impression qu’on avait tenté, en coup de grâce, de les assassiner d’un superfétatoire sonore percussif des plus provocateur, il faut préciser que les deux ultimes sonates exigent beaucoup d’affabilité.
Patience et longueur de temps valent mieux que force ni que rage, dit-on. Grâce à Jalbert, je suis parvenu à apprécier pleinement la huitième sonate, ce n’est pas peu dire.
Neuvième sonate et Sarcasmes
À l’aveu, transitoire sans doute, de ne pas encore pouvoir vénérer toutes les énonciations musicales disparates de la neuvième sonate, je ne désespère pas de finir par m’y attendrir un jour. J’admets devoir encore continuer longuement de l’écouter comme si cette logique musicale absconse m’embêtait.
Les Sarcasmes opus 17 de Jalbert prennent une originale vigueur commune et expressive aux cinq moments joués par plusieurs étoiles comme Sergei Babayan (lui aussi, bientôt, au LMMC le 11 avril 2027) ) et qu’offrait jadis aussi Dimitri Alexeyev sur vinyle (Melodia 18227).
Nostalgies d’hier à aujourd’hui
Si voyager vers le dépaysement d’un nouveau répertoire à écouter et à partager s’apparente à socialiser en musique, j’aurai fait quelques pas chaque fois à la découverte d’un nouvel amour, plutôt sage.
L’intégrale Prokofiev phénoménale (sur étiquette Ondine) du Finlandais Matti Raekallio -élève du Viennois Dieter Weber (même professeur qu’ont connu Louis Lortie, Hélène Mercier et Pierre Jasmin) partout survolté, en apparence opportuniste tapageur mais émerveillant sans relâche, cette intégrale aussi m’interpèle en pure révolte contre le piano comme probablement autrefois les audaces de Vladimir Horowitz et Vladimir Ashkenazy en ce raréfié répertoire.
On voit donc que l’intégrale de David Jalbert m’aura conduit vers de multiples virtuoses triomphant de tout ça.
Il reste qu’il y a des épisodes de la vie créative de Prokofiev (certains opéras) où je m’y arrache encore les cheveux… pour autant qu’il m’en reste. L’amour ressenti, je l’admets, fut loin d’être absolu ou inconditionnel.
David Jalbert, pianiste
Serge Prokofiev: Intégrale des neuf sonates de Prokofiev et autres morceaux quatre disques
ATMA 2461, 2462, 2463, Igor Stravinsky Trois Mouvements de Pétrouchka, L’Oiseau de Feu, Serge Prokofiev : Dix morceaux extraits de Roméo et Juliette ACD2-2684
Artistes, écrivains, compositeurs, virtuoses, lieux cités
Concours Tchaikovsky de Moscou, La République de Platon, Ladies Morning Musical Club LMMC, Salle Pollack, Salle Bourgie, Conservatoire.
David Jalbert, Vladimir Sofronitsky, Émile Gilels, Gyorgy Sandor, Barry Douglas, Alexei Sultanov, Konrad Skolarski, Mikhael Pletnev, Svjatoslav Richter, Barry Douglas, Andrei Gavrilov, Zoltan Kokcis, Matti Raekallio, Yefim Bronfman, Dimitri Alexeyev, Vladimir Ashkenazy, Dieter Weber, Freddy Kempf, Sergei Babayan , Maurizio Pollini, Vladimir Horowitz, André Laplante, Louis Lortie, Hélène Mercier, Pierre Jasmin, Charlie Chaplin.
Claude Debussy, Maurice Ravel, Érik Satie, Richard Wagner, Serge Prokofiev, Alexandre Scriabine, Serge Rachmaninov, Nikolai Medtner, Igor Stravinsky, Arnold Schönberg, Béla Bartok, Gabriel Fauré, Platon.
La photo de Francois Goupil a été tirée de la page Facebook de David Jalbert.
DAVID JALBERT PREMIÈRE PARTIE : LIRE LARTICLE D’ÉRIC SABOURIN
Le pianiste David Jalbert : Depuis Fauré, un bond vers l’intégrale des sonates de Prokofiev






























































