« D’autres mondes, clos comme des cercles de feu… » Ainsi commence le récit de la Shehérazade de Jérôme Ferrari, dans sa Très Brève Théorie de l’enfer. Contes de l’indigène et du voyageur. Il y entraîne emmène son lecteur, sa lectrice, dans des villes méconnues des Émirats au quotidien. S’y étire aussi une vaste bande qui va, par sauts, de l’Algérie à Karachi.
On s’arrête surtout là où le soleil brûle, incandescent, et dessèche le plaisir de vivre dehors, de respirer l’air pur des oasis. Voici Abu Dhabi : là où l’horizon se remplit de flatteries et de convoitise, abreuvant le désir illimité qu’a l’homme de s’enrichir. Ferrari raconte ce que signifie y chercher son paradis et comment ce projet devient un enfer, entre les parois de verre hérissées sur la poussière d’un désert parmi les plus impitoyables au monde.
Le narrateur est un de ces coopérants attirés par l’argent qui se pleut en fontaine de chiffres. Il a femme algérienne et fillette, et une servante, Laveesha, jeune femme pauvre qu’une agence du Sri Lanka a placée sous contrat à son service. Éjectée loin de chez elle, elle a abandonné son fils et signé une reconnaissance de dette, véritable extorsion sur ses revenus pour de longues années.
Tour à tour, nous glissons de Laveesha à ceux et celles pour qui elle travaille. Certains maîtres·ses sont bon·nes, d’autres malveillant·es ; certaines épouses sont folles, d’autres inconsistantes. Ou indifférent·es. Chaque destin y a pourtant ses raisons d’être et de ne pas être, et si les couples sont en réalité désunis — jusqu’au suicide —, ils ont longtemps l’apparence de ménages convenables et rangés.
L’écriture sinueuse de Ferrari
En chapitres courts, les phrases sinueuses de Ferrari esquissent le labyrinthe des âmes aux prises avec une fatalité annoncée. « Je » n’est jamais la même personne, et le mal de vivre entre les ombres fuyantes d’Abu Dhabi renvoie au choix de qui lie sa vie à un sort maudit. C’est ensorcelant.
« De tous les pays de misère, les hommes ne cessent d’accourir
pour se hisser sur les échafaudages vers un rêve
qui ne se réalisera jamais. »
Comment passe-t-on de l’amour des siens à ce lieu funeste, sous une canicule ardente, où toute raison semble se dissoudre en couleurs délavées ? Les reflets du verre et de l’acier sur le décor improbable de la ville ultramoderne, surgie du sable, jettent sur les phrases de Ferrari les vibrations océaniques qu’il relie à un poème persan, qui manque au golfe d’Arabie.
Tout va alors très vite dans la destruction intérieure. Le sens est avalé par l’inertie du lieu et par l’écrasante volonté imprimée sur le désert. « Une douleur authentique et profonde » remplace ce qui semblait un bon plan occidental. Une inconscience sourde vient étouffer le courage et transformer ses plans en un simple mirage. Aucun sentiment humain ne résiste à ce monde desséché où rien ne s’enracine.
On l’a dit souvent, Ferrarri est un écrivain mélancolique. Il me semble plutôt qu’il creuse habilement les échecs d’un bonheur manqué. Il a lui-même enseigné à Abou Dhabi, et on devine qu’il a connu ses personnages. C’est un écrivain du tragique, plus que du drame. S’il met à nu les stries du venin qui rend le corps malade et vulnérable aux attaques de l’extérieur, c’est que l’âme est veule et errante, vendue et désespérée.
Quand la fillette du premier narrateur, puis sa femme, s’éteignent de maladie inconnue, c’est le symbole d’une mort annoncée, qui se fond dans la touffeur de l’été.
Des promesses fallacieuses
Dans le glissement lascif de ces pages, je comprends la fuite de l’expatriation ancienne, lancinante, comme le portrait d’un esprit déboussolé. Le nomadisme sans but du narrateur principal attire le malheur : il est incapable de réagir à ce que l’exotisme pare de paillettes dorées.
Le portrait de Laveesha, victime du trafic des jeunes personnes démunies, est très réussi. Naïve et sans ressources légales, elle a fui un mariage imposé au Sri Lanka à quinze ans. Ballotée entre l’exploitation d’un patron égyptien et les largesses d’un bienfaiteur émirati, elle est ultimement exploitée par son fils, quand elle pense s’acquitter noblement de sa dette morale envers lui.
Elle croise ainsi une population hétéroclite, ces travailleurs d’Egypte, du Bangladesh, des Philippines, du Népal, qui bâtissent l’improbable ville rutilante. Des diplomates. Des Émiratis distants, pas inhumains. Entre les portes, se profilent les nouveaux nantis de la prospérité pétrolière, bénéficiant de ce que ces nouvelles formes de colonialisme désiré ont de séduisant, dans les jeux mondiaux de la puissance financière.
« Un rêve, une fois lancé sur le chemin de sa réalisation, ne donne pas le droit à l’erreur. Il n’y aura aucun chemin de retour. »
L’amour enfui
Le narrateur raconte, lui aussi, son passé. Son mariage de rêve en Algérie, puis sa plongée dans un pays où il avait cru se fuir à jamais, voulant « expérimenter une nouvelle manière d’être un homme parmi toutes celles que connaissent les hommes », avant de déchanter sur ce paradis. Et sur lui-même.
Le constat de Ferrari est plus large, et, disons-le, pascalien : l’homme est en fuite devant un mystère qui l’étreint, d’une force incompressible, et lui pose une énigme dont il fait l’expérience. Il y répond par un enchainement d’illusions, tandis que le silence gruge ces matières trompeuses. Il ne réussit pas à être dans le monde, comme le lui assigne un sage philosophe du XXe siècle.
Des êtres au coeur de glace ne civiliseront pas le désert. Ce qui sourd du roman semble émaner d’un mystère plus profond. On en appelle à un Dieu de Justice et de Miséricorde sur le malheur humain, fait autant d’ignorance que de nécessité d’exister. C’est un poème en prose qui clôt ce court et dense roman, ouvert sur la question du rêve, qui persiste, quand tout signe sa fugacité. Dans les mots du poète, surgit pourtant une consolation et une autre voie vers la beauté à portée de corps.
« En trente années, la frénésie des bâtisseurs n’a pas connu un seul moment de répit, les grues se dressent encore l’horizon et, de tous les pays de misère, les hommes ne cessent d’accourir pour se hisser sur les échafaudages vers un rêve qui ne se réalisera jamais. »
Ferrari décrit, avec subtilité, suavité, nuances, comment se bâtit ce qui constitue une ronde de coopérants grouillant comme tant d’autres autour d’une arrogante fabrication. S’il brosse les avanies de l’exotisme, c’est parce qu’un rêve, une fois lancé sur le chemin de sa réalisation, ne donne pas le droit à l’erreur. Il n’y aura aucun chemin de retour.
Ferrari, Jérôme, Très brève théorie de l’enfer, Actes Sud, 2026, 153 pages.































































