C’était ça ou mourir arrive comme une bombe pour expliquer ce dont tout le monde parle, sans rien en savoir. Comment se vit une émigration forcée des Antilles jusqu’à Montréal, havre d’accueil.
Né en 1988 aux Gonaïves, en Haïti, Thélyson Orélien est un poète, romancier et chroniqueur qui, dans ce premier roman, raconte le parcours épouvantable, inimaginable, des migrants qui traversent océan et continent et se rendent jusqu’au Québec.
Qui est Jonas Dorléon, professeur sans classe, poète sans lecteurs, comme il se présente ? Ce voyageur sans carte connaît le triste sort d’un migrant obligé. Chassé de sa maison, de son village, de son pays, il rit aussi souvent qu’il peut. Il a beau tout perdre, et encore plus que tout, c’est inimaginable, il réussit à traverser douze pays avant d’arriver à Montréal.
Parole de vérité et de témoignage, ce livre glane des confidences. Tissé d’humanité en un rythme haletant, il se mérite un succès phénoménal. En le lisant, j’avais envie de vous citer une phrase à chaque paragraphe.
« On part quand on ne peut plus rester. »
Haïti à l’origine
La maison de Jonas a été incendiée par des hommes sans foi ni loi. Fini, les cours d’histoire et de géographie qu’il donnait à des enfants qui écoutaient, le ventre vide. Fini, le toit modeste et le foyer suffisant, le repas assuré, l’identité haïtienne partagée avec les siens. Mais voilà. Le pays est à sang. « On part quand on ne peut plus rester. »
L’enfer commence. La traversée du pays, le passage en mer vers l’Amérique du Sud. Et la lente remontée. Il amasse des visions d’horreur, de malheur en malheur. Il vit de rien. « Mon sac, c’est mon autobiographie par objets. »
Le livre regorge ainsi de phrases choc, crues. Comme un dessin, une photo en mots. Partout, c’est la même histoire qui n’a ni nationalité ni âge. Seulement des variantes locales, des hasards, des petites chances dans la malchance. « Ce qui me faisait peur, c’était l’humiliation, c’était d’être réduit à rien devant des hommes en uniforme. » Preuves à l’appui.
Entre vertige et sursis
Le pire s’appelle le Darién, une zone de marais et de forêt tropicale d’environ 160 km de long et 50 km de large, entre la Colombie et le Panama. C’est l’unique passage terrestre entre l’Amérique du Sud et l’Amérique centrale. Des 48 000 km de route panaméricaine, seule cette portion n’est pas construite, c’est un no man’s land affreux.
C’est aujourd’hui l’un des itinéraires les plus fréquentés et les plus périlleux au monde pour des centaines de milliers de personnes qui tentent de remonter vers l’Amérique du Nord. Les dangers majeurs incluent l’épuisement, la déshydratation, les maladies tropicales, les animaux sauvages et la violence des passeurs, des criminels et des cartels.
« J’ai compris ainsi qu’il y a des gens qui naissent pour nous rattraper
quand la terre nous glisse sous les pieds. »
Qu’est-ce qui soutient ces pauvres survivants ? « Moi, Jonas Dorléon, qui venais d’un pays où même les cimetières sont abandonnés, j’ai compris ainsi qu’il y a des gens qui naissent pour nous rattraper quand la terre nous glisse sous les pieds. » Les migrants doivent porter les espoirs des disparus, écrit-il encore.
« Dans ce regard commun, cette fatigue universelle, je voyais aussi quelque chose d’autre : le besoin de raconter. » On voudrait tout vous dire. « Ce matin-là, on a commencé à se parler. Vraiment. Dans toutes les langues. En espagnol, en créole, en arabe, en français, en gestes, en larmes. »
De la quasi-mort à la survie
La fièvre. La mort en chemin. « J’étais en route, Nicaragua devant, Costa Rica derrière, avec ma grand-mère en slip comme boussole. » Jonas marche. Convaincu qu’il trouvera le bout du chemin. Sa délivrance. « La route était un pays en soi. Un pays mouvant et sans drapeau, où les règles changeaient tous les vingt kilomètres. »
« C’est une géographie du manque. Une carte de vivants et de morts mêlés, de voix interrompues et de promesses suspendues. » Telle est cette belle écriture, honorant les morts et les traversants. Et puis, il y a quelques sourires. « Elle s’appelait Luzmila. Elle avait des yeux en amande, la peau mate, ni claire ni foncée, une peau qui rappelle les histoires sans fin, et un rire qui fusait même quand rien n’était drôle. »
« La route était un pays en soi. Un pays mouvant et sans drapeau,
où les règles changeaient tous les vingt kilomètres. »
Il y a surtout la distance de l’écrivain, qui regarde ces vies comme au cinéma. Les Américains ? « Ils savent te faire vivre le film. Ils te donnent le premier acte, le décor, le son, les personnages. » Ce pays que Jonas a fui, Orélien le décrit tout autrement, par ses gens, et non comme Haïti « shithole country » dans le style honteux d’un actuel président. Malgré les humiliations, « Toi tu continues parce que tu ne peux pas retourner en arrière. Et que tu espères toujours. »
À Matamoros, vis-à-vis, il y a le Texas : d’abord, des kidnappings, des extorsions, des chantages. Pas un mur, mais des formulaires à remplir, le « CBP One », et le bon vouloir d’un officier. « D’un côté, le Mexique qui te tolère sans t’adopter. De l’autre, l’Amérique qui te regarde sans te voir. »
Et puis, ce rappel : « Si je suis là, ce n’est pas par caprice, ni par goût de l’exil, ni pour envahir quoi que ce soit. C’est parce que chez moi on a ouvert des containers comme on ouvre une plaie et qu’on y a trouvé des armes fabriquées chez vous, des munitions venant des États-Unis. Et ces morceaux de métal, tombés entre les mains de gamins sans école, sans travail et sans horizon, ont fait de ma rue un piège, de ma maison une cible, de ma vie un sac Carrefour. »
Le droit de ne pas avoir peur
Ceux qui humilient ces migrants sont ignorants, haineux, impunis. Orélien rectifie l’essentiel : « Ce qui te brise vraiment, c’est l’inutilité. Cette sensation lente et corrosive de ne plus servir à rien, de n’avoir aucun poids, aucun effet sur le monde, d’exister sans laisser la moindre empreinte. »
« Ce qui te brise vraiment, c’est l’inutilité.
Cette sensation lente et corrosive de ne plus servir à rien… »
Alors il écrit, décrit ces 12 000 km parcourus et la vie, une fois arrivé : « Il y a des pays où l’on entre sans papiers, où l’on arrive par la langue. » « Dans mon lit, j’ai ri tout seul, comme un idiot heureux. Puis j’ai dormi. Sans chaussures. Sans crainte. » À Côte-des-Neiges, on a droit au chauffage et à la santé.
Ce Montréal n’est pas parfait. Il y a les logements insalubres ou le manque d’eau. Mais aussi : « Cette colocation, aussi bancale soit-elle, était devenue un prolongement de ce pays perdu. Elle était pleine de gens cabossés mais vivants. Pleine de défauts, mais aussi de rêves qui ne mouraient jamais complètement. »
Ainsi, ce livre est l’histoire d’un miracle adressé à un Québécois « pure laine – cette expression me fait toujours rire, comme si les gens d’ici avaient grandi parmi les moutons — » ; un soir, ce nouveau Québécois fera comme tous les autres, il mettra « sa petite laine » et il rira de cette expression dont il n’a pas encore fait le tour…
Tout juste paru chez Grasset à Paris, ce livre nécessaire est en traduction dans de multiples langues.
Thélyson Orélien, C’était ça ou mourir, Montréal, Boréal, 2026, 272 pages. Primé plusieurs fois.































































