Pour clore sa programmation avant d’entamer un grand chantier de revitalisation, le Théâtre Prospero frappe fort en confiant sa grande scène à la créatrice Sophie El-Assaad.
Hier soir, j’ai vu Les Suppliantes, relue par la metteuse en scène Sophie El-Assaad au Théâtre Prospero. En revisitant le texte antique d’Eschyle, elle jette un pont puissant entre le mythe grec et les réalités contemporaines du déracinement. Le spectacle s’ouvre sur un décor dépouillé.
De l’eau tombe du ciel. Au son des vagues, six silhouettes noires, incarnées par Melania Maria Balmaceda Venegas, Charo Foo Tai Wei, Nora Guerch, Jorge Martinez Colorado, Philippe Racine et Micha Raoutenfeld, viennent s’échouer sur le sol. La suite progresse de tableaux fragiles vers un mouvement physique puissant, presque explosif, qui transforme cet espace sobre en un paysage de chaos total.
Synopsis
La pièce raconte la demande d’asile des Danaïdes, les cinquante filles de Danaos. Elles descendent d’Io, une mortelle violée par Zeus puis transformée en vache. Pour échapper à leurs cinquante cousins, qui veulent les épouser de force, ces jeunes femmes s’enfuient et implorent la protection du roi d’Argos. Face au roi (incarné avec brio par Papy Maurice Mbwiti), ce chœur d’exilé·es n’est pas traité comme une masse anonyme, mais comme un ensemble de trajectoires humaines brisées. L’histoire fait écho, aujourd’hui, aux épreuves que traversent les demandeur·ses d’asile. Il y a 2 500 ans, Eschyle écrivait déjà cette pièce pour inviter à l’empathie !
Considéré comme le père de la tragédie grecque, Eschyle (525-456 av. J.-C.) a révolutionné le théâtre antique. Auteur d’environ 80 pièces, dont sept seulement nous sont parvenues, il a notamment introduit un deuxième acteur face au chœur et innové sur le plan scénographique. Présentée vers 463 av. J.-C., Les Suppliantes lui aurait d’ailleurs valu l’une de ses treize victoires aux concours dramatiques d’Athènes, preuve que les questions d’accueil et d’altérité passionnaient déjà le public de l’époque.

Cette réflexion sur l’altérité est au cœur de la démarche de la metteuse en scène. Comme l’explique Sophie El-Assaad : « Je revenais sans cesse au mythe d’Io — cette mortelle transformée en vache par Zeus — et à l’idée qu’une personne puisse être transformée en quelque chose qui peut être contrôlé, craint ou détesté. Je pense souvent à la façon dont une identité peut être mythifiée à des fins politiques. Certaines personnes naissent nuages, d’autres naissent vaches. J’essaie de retrouver l’humain à travers tout ça. »
La mise en scène se distingue par la grande force visuelle du travail de Sophie El-Assaad. Lauréate de plusieurs prix prestigieux, dont les prix François-Barbeau et Gascon-Roux, l’artiste fait ici preuve d’une belle maîtrise. Par une suite d’images fortes et physiques, le spectacle amène le public à se poser une question essentielle : qui décide de qui mérite d’être sauvé ? En faisant de la scène du Prospero un refuge, elle signe un spectacle marquant qui rappelle le rôle du théâtre : redonner de la dignité à celles et ceux que le monde tente d’effacer.
Les Suppliantes, au Théâtre Prospero, du 13 au 31 octobre 2026.
Photos : Maxine Paré Fortin
theatreprospero.com – billets ici

![Vue de l’œuvre de Chiharu Shiota Accumulation—Searching for the Destination [Accumulation – en quête de la destination] (2014/2026), dans l’exposition Chiharu Shiota : Les frémissements de l’âme au Musée des beaux-arts de Montréal. Collection de l’artiste. © Chiharu Shiota / VG Bild-Kunst, Bonn / CARCC Ottawa 2026. Photo MBAM, Julie Ciot](https://lesartsze.com/wp-content/uploads/2026/09/Shiota_comm-_DSF9895c_JC-MOD-360x180.jpg)



























































