Avez-vous un faible, comme moi, pour l’acteur Luchini ? Ce nouveau rôle où celui-ci récite Victor Hugo lui va comme un gant : il se coule dans le poème, il fait chanter la langue, il la tourne dans sa bouche comme s’il dégustait un plat sucré, les yeux au ciel, sourcils levés. Tout son visage s’ouvre à ce qui sort de ses lèvres, douceur et suavité.
Luchini est un animal de caméra. L’objectif l’adore! Quand il joue, on croirait voir un documentaire, une vidéo en prise directe sur sa vraie vie. Dans ce Victor comme toute le monde, le scénario n’a pas menti, sauf qu’il l’a affublé du nom de Zuchini. Comme le légume. On croit avoir mal entendu. Mais pas de doute, la farce glisse d’une scène à l’autre comme un glaçon qui fond.
Allons bon! La comédie s’annonce très légère, absurde. L’argument est mince, en effet, le rythme lent, les visages en gros plan, ces yeux ronds nous suivent jusque chez nous. On y sourit ; on s’y fâche, là sur l’écran, et on se reprend, sans se crisper d’un air sérieux. Rendre visible Hugo et ses femmes, à travers deux ou trois générations, c’est amusant.
La facétie
Théâtral et littéraire, ce délicieux petit film dévide ses gentilles invraisemblances avec esprit. Une humeur joyeuse rebondit d’image en réplique bien tournée. Le film est construit autour de Luchini ; il récite, il argumente, il se perd dans Paris, et quand il énonce sa peur des femmes, seule sa fille sait qu’il ment. Cette fille, celle du film, c’est Lisbeth, jouée par l’excellente Marie Narbonne, qui lui donne la réplique en lui accolant une pusillanimité de père, qui, elle aussi, semble taillée pour lui.
Les scènes de théâtre se suivent, en coulisses et devant le public. La somptuosité théâtrale éclatera dans la fameuse maison du célèbre poète, au milieu des vents et marées des îles anglo-normandes, à Guernesey. Hugo y a vécu avec sa famille, en exil, avec sa maitresse à côté, qu’il pouvait saluer de sa tour d’écriture. Dans le décor somptueux dont il s’était entouré, il forgeait sa grandeur étouffée.
On ne vous dévoilera pas la dernière scène, sauf pour insister sur le merveilleux poème récité par l’un et l’autre artistes dans une fusion de voix et d’images maritimes très réussie.
L’oeuvre
Avec son air naïf de perpétuel étonné, son naturel souriant d’un calme aussi trompeur que l’océan, Fabrice Luchini se regarde dans les yeux d’une actrice qui lui ressemble. Cette jolie Marie Narbonne, qui apparaissait dans Emma Bovary et dans Le Comte de Monte-Christo, gagne le premier rôle féminin, devant trois jeunes femmes qui viennent aussi donner la claque — et je ne parle pas de Chiara Mastroianni — pour et contre Victor Hugo.
Peut-on toujours aimer Victor Hugo, poète national, haute figure politique, littéraire et dramatique d’un pays? Est-il pompeux? A-t-il eu de vrais sentiments? Peut-on vraiment s’esbaudir en écoutant « Booz endormi, » et croire au chagrin d’un père pleurant Léopoldine, sa fille morte noyée à 19 ans? On en discute âprement, au théâtre et dans les coulisses, ou après le spectacle en y passant la nuit.
Il y a donc une intrigue moderne dans cette pochade, pas crédible deux instants, mais prétexte à faire théâtre autour de Luchini. Victor va réunir le père et la fille, qui ne se connaissaient pas. Dans ce double jeu, monté autour des deux poèmes les plus célèbres de Hugo, se déroule un clash de générations, dont, à mon avis, les jeunes filles ont remporté haut la main le défi.
La source
Comment réanimer toute la grâce de ce poème, l’amour d’un père trop identifié à la stature imposante d’un écrivain tonitruant et génial, qui fut l’exilé de Guernesey pendant dix-huit ans ? Qu’on se souvienne qu’il y écrivit notamment Les Misérables, une autre de ses oeuvres fameuses, roman de Cosette et de Gavroche, immortels enfants des rues.
Thierry Consigny, auteur du roman Léopoldine, s’est lui aussi posé ces questions. Il a relu « Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends …» Dans ce tendre poème, où Victor Hugo exprime son deuil, le lecteur a trouvé une consolation transportée par une profonde émotion.
À l’origine de cette lecture, Thierry Consigny a connu la douleur de perdre son enfant, âgée de quatre ans. Il en fait le récit autobiographique dans La Mort de Lara, en 2006, et, en 2022, il revient au destin de Léopoldine. Ce fil de douleur inspire le réalisateur, Pascal Bonitzer, et Sophie Fillières qui l’assiste au scénario. Leur habileté est de mener cette rêverie à travers les générations, en la déplaçant dans un monde aussi frivole que dévoué à l’art et sensible au texte. Ce film sans prétention donne un minuscule aperçu de ce peuvent les morceaux choisis, récités sur plusieurs tons avec grâce, à partir d’une oeuvre fondue dans l’océan des ans.

































































