À quoi pense un psychanalyste ? Prenez Adrien Borel, à quoi pense-t-il durant toutes ses journées d’écoute silencieuse ? Pour y répondre, Mathilde Girard, met en face de lui un homme qui parle d’on ne sait quoi, pour tout suspense de son livre — s’il y en a un, car l’événement ce sont des phrases, encore des phrases, et des silences. Ce personnage est Georges Bataille ; avouez que c’est osé. Pour ce pari sur l’impossible, il faut une imagination au grand galop.
Mathilde Girard signe ainsi un court roman sur les aventures de l’inconscient, de l’errance, de la quête de soi, du fantasme et du sexuel. Des mondes vécus mis en bouche, vomis tout droit du non-sens, de l’inouï, des noeuds de l’existence et de la pensée.
Adrien Borel. C’est le titre, un psychanalyste ayant existé et un personnage de fiction. Trois aspects sous un nom. C’est aussi une analyse, une double psychanalyse, mais sur la couverture il est écrit « roman », car personne n’entre dans le cabinet d’un analyste avec un cahier, et, à moins d’enregistrer les séances, c’est d’autant plus impossible qu’outre chez Borel, on se rencontre entre amis, au lit et même dans une maison close.
Une enquête croisée
Ce qui lie Borel et Bataille s’appelle l’écriture. La parole y jette ses fantasmes, nourris de théories sous-jacentes. Le sexe, la mort, l’argent, triade freudienne explorée par le maître et ses petits-maîtres, tissent un épais manteau psychanalytique, aux formes bossues, mais capables de réchauffer les froidures de l’âme énigmatique et douloureuse.
Il y a une place pour chacun·e sous la couverture. Girard n’est pas en reste. La voici, dans son livre, géante en imagination, créant des paysages fantastiques pour chacun de ses personnages, nourrie des lectures qui disent assez ce qu’ils ont pensé. Sans ajouter à leur intelligence ou à leur savoir, elle s’adonne brillamment au jeu qui les inspire, le jeu des associations libres, des images mentales incongrues, du surréalisme verbalisé.
Autant dire qu’à toute vérité de ces brillants analystes et analysés, elle donne un sous-texte fantasque, une capacité de délire foutraque, hautement débridée. Elle tient la plume comme les rênes d’un cheval fou — tel le Douanier Rousseau peignant « La guerre » ou « Cheval attaqué par un jaguar » : la fureur, la discorde ou l’attaque sauvage dans un paysage luxuriant. Ici, les mots marient très bien l’affaire, l’art et le roman.
Sur le divan et autour
Mathilde Girard n’est pas naïve. Elle a déjà signé plusieurs livres concernant ces haut-écrivains dénicheurs d’inconscient. Elle a réalisé trois films également. Et elle ouvre sa porte et son écoute à des analysants. Mais comme romancière, bas les masques ! Fini de la réserve, des politesses et des règles professionnelles. Elle voit les rêves, compile les drôles de sensations et les réminiscences, condense les lectures et les musées. Jouissance pure.
Le roman prolonge le divan. Borel « sait que la sexualité commence par le jeu de la pensée, des mots, et que les organes sont autrement résistants. » On y est, dans les récits que René Allendy, Pierre Janet, le Dr Bernheim décomposent dans des livres et des revues. Borel, dit-elle, est friand de ses collègues ; c’est lui qui donne les photos atroces d’un supplicié chinois à Bataille, comme pour dire que le réel sera toujours pire que ce que l’esprit invente.
Alors, parler de tout à son psychanalyste reste dans le cadre. En brefs chapitres denses, Girard campe cette époque florissante pour la psychanalyse, raconte l’intérêt que ces messieurs portent à la souffrance des femmes, à l’investigation policière, aux théories de l’’hystérie (femmes) et de l’anarchie (hommes) qui peuvent mener au meurtre. Le cinéma s’y délecte aussi. Et Borel, le personnage, ramasse ces aventures plus qu’il n’écoute son patient. Il faut bien ça, pour accompagner un Bataille qui se déshabille verbalement.
Écrire dans le jeu de l’esprit
Ce roman joue délicieusement le double jeu du langage. On le lira, avec un peu de distance, comme un roman à tiroir. Tout y est référencé et reficelé, très habile, comme une grimace, un jeu de cirque, une expression non verbale du corps et de la bouche. C’est un labyrinthe où il fait bon se perdre, regarder Borel se défaire, lui qui « a perdu son visage dans la broussaille des séances, tapi immobile derrière son rocher. » Il lâche sa contenance, « il va maintenant de long en large dans la pièce, les bras ballants », comme un fauve en cage, prisonnier de l’esprit compliqué de son patient. Il en perd son latin, son discours du maitre, il ne sait plus rien, hormis le fatras de ce qu’il a entendu.
Ce roman est un délice. Bien sûr, le psychanalyste égaré se reprend : il réintègre le savoir savant. Quand les hypothèses sur la libido complexe de Marie Bonaparte circulent, Borel attrape en frissonnant l’auto-traitement de sa frigidité. Il lit aussi Pichon, « un de ces superhéros qui se sont soignés tout seuls ». Et il se demande si, lui aussi, il doit trouver un auto-remède au trop-plein d’inconscient que Bataille déverse sur lui.
Girard expédie Borel dans « un camping-car modulable », une métaphore évidemment. Il irait bien en Chine analyser ces tortionnaires, mais, à Paris, c’est moins risqué. Parfois quand même, le diagnostic est indécidable, et il faut alors trancher : le cas est-il analysable ? Chacun a un avis. Pour compliquer la chose, Bataille lui envoie un de ses amis, l’écrivain Michel Leiris. Revoici la passion et le tourment. Qui est le plus expert, celui qui parle ou celui qui écoute ? La question a un côté shakespearien.
Et l’amour ?
L’amour, oui, est souvent le nerf de la guerre. Tant de consultant·es des bureaux de psy souffrent d’un mal d’amour. Tous et toutes ne sont pas écrivain·es. Et le psy, qui a gardé sa réserve, saute alors la barrière. Il tombe en amour. Elle avait franchi le seuil de son office, il rêve qu’elle passe celui de sa chambre. Il la poursuit, change la quête de place, il consulte ses amis Leiris et Bataille, sans parvenir à séduire ni à devenir poète. Finalement, au terme de tant de confidences, chacun apprend un peu de l’autre à être simplement humain.
Si vous ne connaissez pas la psychanalyse, ce roman vous en racontera quelque chose. Une entente secrète? révolutionnaire? chaotique ou bienfaisante? Il faut se dépêtrer des mots, du folklore, des cérémonies de la psychanalyse pour la voir agir. Ça vaut la peine, dans un roman comme dans la vie. Ces écrivains écartent l’idée d’une cure, mais bénissent les passages qu’ils voient entre cette démarche et leurs écrits.
Si l’acte créatif se nourrit de ces années riches d’exploration, le fascisme des années trente vient diviser la bande de Borel. Girard évoque le Paris des ouvriers insurgés, aux violences idéologiques contrastées. Dans la rue, la haute intensité des actes se déploie en émeutes fracassantes. En privé, les discussions sur la nature des élans meurtriers rapprochent encore plus l’amour et la mort.
Girard le raconte avec une grande clarté, attendrie, moqueuse, touchante. Elle fait entrer dans son livre la brillante Colette Peignot, qui devient la compagne de Bataille et meurt deux ans plus tard. Elle m’a convaincue que le psychanalyste Borel a poussé Bataille, Leiris et d’autres à aller si loin dans leurs oeuvres que plus rien du divan n’est demeuré secret. Quant à Borel, il finit par disparaitre, avec ses convictions et son intérêt pour la lobotomie, derrière les avenues à venir, plus puissantes encore, de Jacques Lacan.
Mathilde Girard, Adrien Borel, roman, Gallimard, Aventures, 2026, 111 pages.































































