Nous n’étions pas encore au refrain de Circle of Life que la salle avait déjà applaudi cinq fois. Quelques notes. Une voix qui s’élève en zoulou. Puis les premiers animaux apparaissent dans les allées de la Salle Wilfrid-Pelletier.
Douze ans après son dernier passage à Montréal, Le Roi Lion n’a besoin que de quelques secondes pour rappeler pourquoi il est devenu l’un des plus grands phénomènes de l’histoire de Broadway. Troisième production la plus jouée de son histoire, il en est également la comédie musicale la plus lucrative.
On connaît pourtant l’histoire. On connaît les chansons. On sait que les animaux vont arriver. On aperçoit même les humains qui leur donnent vie. Rien n’est caché. Et pourtant, la magie opère. Pendant deux heures trente – entracte comprise – la production présentée à la Place des Arts déploie un univers grandiose, majestueux, drôle et profondément émouvant. Costumes, marionnettes, musique, voix, chorégraphies et mise en scène s’imbriquent dans une immense mécanique où tout semble avoir été pensé pour provoquer l’émerveillement. Et près de trente ans après sa création, Le Roi Lion émerveille encore.

Montrer l’illusion plutôt que la cacher
C’est probablement ce qui fascine le plus dans la conception imaginée par Julie Taymor. Lorsque The Lion King arrive à Broadway en 1997, la metteure en scène choisit de ne pas simplement reproduire le célèbre film d’animation de Disney. Elle invente plutôt un langage théâtral où les humains et les animaux qu’ils incarnent coexistent ouvertement.
Sur scène, personne ne cherche réellement à nous faire croire que ces animaux sont vrais. Le visage maquillé des interprètes demeure visible, alors que leurs masques évoluent au-dessus ou devant leur tête. Les mécanismes qui permettent de donner vie aux personnages ne sont pas dissimulés. Et curieusement, plus Le Roi Lion nous montre comment son illusion fonctionne, plus on accepte d’y croire.
Les corps des interprètes et ceux de leurs personnages semblent progressivement ne faire qu’un. Un mouvement de tête suffit à faire réagir un masque, une silhouette devient un animal et quelques ombres projetées permettent soudainement de raconter ce qu’aucun immense décor n’aurait mieux exprimé.
Cette simplicité apparente côtoie pourtant une production gigantesque. Costumes magnifiques, marionnettes, éclairages, chorégraphies et changements de décors s’enchaînent avec une fluidité remarquable. Même les procédés les plus simples, comme l’utilisation des ombres chinoises, trouvent leur place au milieu de cette immense mécanique.

Cette conception, essentiellement la même depuis 1997, allait valoir à Julie Taymor le Tony Award de la meilleure mise en scène d’une comédie musicale, faisant d’elle la première femme à recevoir cet honneur. The Lion King remportait au total six Tony Awards : meilleure comédie musicale, meilleure mise en scène (Julie Taymor), meilleure chorégraphie (Garth Fagan), meilleurs costumes (Julie Taymor), meilleurs décors (Richard Hudson) et meilleurs éclairages (Donald Holder). Près de trois décennies plus tard, ce qui était révolutionnaire à l’époque ne semble pourtant pas avoir pris une ride.
Des humains que l’on finit par oublier
C’est probablement le plus formidable tour de force du spectacle. Lorsque Timon (Nick Cordileone) et Pumbaa (Danny Grumich) font leur première apparition, ce sont rapidement les personnages que l’on regarde et non les humains qui leur donnent vie. La précision des mouvements, du texte et des intonations crée une illusion qui rappelle celle d’excellents ventriloques, même si le procédé utilisé n’a évidemment rien à voir.
Et le public les attendait. Dès leur arrivée, les rires fusent. Fidèles à l’esprit du film, les deux complices retrouvent instantanément cette dynamique qui les a rendus incontournables. Chaque nouvelle apparition est accueillie avec le même plaisir et le texte est livré si fidèlement que les marionnettes semblent bientôt parler elles-mêmes. Même chose pour (le pauvre!) Zazu (Nick LaMedica).
Cette justesse se retrouve dans l’ensemble de la distribution. La complicité entre Mufasa (David D’Lancy Wilson) et le jeune Simba (Josiah Watson) s’installe dès leurs premières scènes. Le rire chaleureux de Mufasa suffit presque à définir la relation entre le père et son fils, tandis que le jeune interprète prête à Simba une candeur et une énergie qui rendent le lionceau humain presque aussi attachant que la petite boule de poils du film.
Et il fallait évidemment un Scar à la hauteur. La réaction du public au salut final résume probablement mieux que tout la performance de Peter Hargrave : fallait-il applaudir l’acteur ou huer le personnage? Les deux envies semblaient se confronter dans la salle. Une drôle de récompense pour celui qui hérite du rôle le plus ingrat de la savane.

Rafiki, irrésistible
Et parmi cette imposante galerie de personnages, Rafiki réussit encore à se démarquer.
Zama Magudulela livre une performance aussi spectaculaire qu’hilarante. Le personnage s’exprime notamment dans les différentes langues africaines qui traversent le spectacle et impressionne particulièrement lorsqu’elle intègre naturellement à son débit les consonnes à clics caractéristiques du xhosa. Pour une oreille qui n’y est pas habituée, entendre ces claquements de langue s’imbriquer directement dans les mots est aussi fascinant qu’impressionnant.
Pour une bonne partie du public montréalais, impossible évidemment d’en saisir chaque mot. Mais cela n’a aucune importance. Une expression, un geste ou une intonation suffit à provoquer une réaction immédiate dans la salle. Rafiki semble d’ailleurs parfaitement consciente de ce drôle de dialogue qui s’installe avec le public. Après une nouvelle intervention accueillie avec enthousiasme, elle s’immobilise, se tourne vers la salle et lance simplement d’un air interrogateur : « Do you understand ? » Éclat de rire général. En quatre mots, le personnage venait de résumer l’essentiel : non, très peu. Mais pour comprendre Rafiki, les mots sont superflus.

Rien ne semble laissé au hasard
Car Le Roi Lion aurait pu être magnifique à regarder sans réussir à émouvoir. C’est peut-être là que cette production impressionne le plus. La mise en scène, les corps, les marionnettes, la musique, les voix, les costumes, le mouvement, l’humour, l’émotion… tout participe à l’illusion.
L’interprétation est d’une précision remarquable. Les intonations, les regards, les gestes et même les silences donnent aux personnages une personnalité qui dépasse rapidement les costumes qu’ils portent. Chaque élément trouve sa place sans jamais sembler prendre le dessus sur les autres.
Et lorsque la musique s’ajoute à cette mécanique parfaitement huilée, certaines scènes atteignent une puissance difficile à expliquer rationnellement. Il existe des spectacles dont on ressort en analysant immédiatement la scénographie, les performances vocales ou la mise en scène. Et puis il y a ceux qui réussissent momentanément à faire taire ce regard analytique pour simplement nous ramener au plaisir d’être spectateur. Le Roi Lion appartient à cette deuxième catégorie.
Une émotion qui commence dès la première note
Impossible de parler du Roi Lion sans revenir à sa musique. Les chansons d’Elton John et Tim Rice sont évidemment au cœur du spectacle, mais la version théâtrale élargit considérablement l’univers musical du film original.
Et en salle, cette musique prend une dimension considérable. Circle of Life en donne la mesure dès les premières secondes. Portée par les voix puissantes des interprètes et des musiciens sous la direction du chef Karl Shymanovitz, la chanson accompagne cette procession devenue emblématique où la savane entière semble progressivement prendre possession de la salle.
Même la musique participe à cette volonté de rendre visible une partie de la mécanique du spectacle. Deux percussionnistes, Stefan Monssen et Reuven Weizberg, sont installés bien en vue de part et d’autre de la salle. Entourés d’un impressionnant attirail de tambours, cymbales et autres xylophones, ils deviennent eux-mêmes partie intégrante de l’univers visuel et sonore, sans jamais briser l’illusion.
Difficile alors de déterminer ce qui émeut autant. La musique ? Les voix ? Les images ? Les souvenirs associés à une histoire que plusieurs connaissent par cœur ? Probablement tout à la fois.

La partition réserve néanmoins une petite période d’adaptation à ceux qui connaissent presque note par note la trame sonore du film de 1994. Plusieurs pièces créées pour élargir l’univers musical du Roi Lion viennent s’ajouter aux chansons originales. Pour qui attend instinctivement la prochaine mélodie du film, ces passages moins familiers provoquent parfois un léger décrochage. Non pas qu’ils soient moins bien interprétés — bien au contraire — mais ils ne portent évidemment pas le même poids nostalgique.
Il faut toutefois peu de temps pour se laisser gagner par la qualité des interprétations et la richesse des arrangements, même si les plus nostalgiques auraient probablement pu s’en passer.
Douze ans plus tard
Montréal avait accueilli The Lion King une première fois en 2011, quatorze ans après sa création à Broadway. Le spectacle était revenu à peine trois ans plus tard, en 2014. Cette fois, il aura fallu attendre douze ans. Présentée entièrement en anglais, sans surtitres français, la production est à l’affiche de la Salle Wilfrid-Pelletier jusqu’au 6 septembre pour un total de 24 représentations.
Une longue absence pendant laquelle le monde du spectacle a considérablement évolué. Les technologies scéniques permettent aujourd’hui des prouesses qui semblaient inimaginables lorsque Julie Taymor a conçu cet univers en 1997. Et pourtant, Le Roi Lion n’a pas besoin de se cacher derrière une surenchère technologique pour impressionner.
Lorsque les premières notes de Circle of Life reviennent finalement refermer la boucle, l’émotion ressentie à l’ouverture ressurgit avec la même force. Et c’est là que se mesure encore toute la magie du Roi Lion. Après près de trente ans, une histoire que l’on connaît par cœur réussit toujours à nous faire rire, nous émerveiller et, oui, verser quelques larmes.
Le rideau tombe. La savane disparaît. On recommencerait volontiers depuis le tout début. Voilà le plus grand compliment que l’on puisse faire au Roi Lion.
Les billets sont en vente ici : Place des Arts





























































