Cet inoubliable samedi 17 novembre à la Maison symphonique de Montréal, huit jeunes talents remarquables ont bénéficié de notre joyau acoustique et de la solidité époustouflante des pianistes-accompagnateurs sur les épaules desquels reposent le juste déroulement de la finale d’une compétition prisée au niveau national. Ainsi, pendant qu’en ce jour de finale, Pamela Reimer accompagnait chacune des deux Ontariennes finalistes (parmi cinq demi -finalistes originellement en lice) Phoebel Powell (2e prix de harpe) et Clara Wang (1er prix), afin de les départager dans le Concerto bien connu de Aranjuez, on se préparait, nous les mordus de musique, à écouter cinq concertos différents de par leurs exigences et qualités intrinsèques.
Heureusement, les six pianistes virtuoses dont trois très jeunes adolescents (désignés par l’âge catégorie B) mais d’immense talent ainsi que trois autres déjà d’âge approprié (catégorie A) s’estimant prêts à entamer une carrière professionnelle ont tous bénéficié de l’extrême dextérité et sensibilité de la solide pianiste Marianne Patenaude et de la pénétrante musicalité du phénoménal chambriste et accompagnateur Michel Alexandre Broekaert (il avait plus que retenu notre attention au dernier concours de chant de Montréal auprès de la soprano Magali Simard injustement éliminée après un fantastique récital duquel il n’y avait aucune matière de mise à l’écart -mais ça c’est l’atroce réalité des concours en leurs ésotériques computations).
Ce samedi donc, de petit matin et d’agiles enthousiastes pieds menus appartenant à environ deux cents personnes passionnées ont joyeusement parcouru le chemin de la Révélation promise et suivi les étapes ultimes du concours toute la journée jusqu’au soir. Parlons tout de suite de la prestation du Concerto en sol de Maurice Ravel par Henry From (1er prix et 10 000 dollars) originaire de Colombie Britannique avec madame Patenaude à la partie de l’orchestre : quelle envoûtante sensualité et quelle danse entre des moments de rêverie et de méditation toute intérieure typique à la musique dite française! En plus du côté extatique du jeune From, entièrement habité du rythme et de la légèreté bohémienne du finale presto, on a souri quand il s’est acrobatiquement propulsé hors de son siège comme s’il rebondissait parmi nous d’enthousiasme tel un heureux revenu de la planète Ravel.
C’est bien à quatorze ans qu’on se permet ça, porté par l’authentique juvénile joie d’aimer goulûment la musique! Une belle complicité des deux artistes mettait donc toutes les chances du côté de ce jeune passionné à surveiller encore si le jazz à la Oscar Peterson ne nous le ravit pas celui-là. Le jeune homme soliste suivant, un jeune Ontarien âgé de 14 ans, lui du nom de J-J Bui Jun Li (3eme prix et aussi le Grand Prix du public, total 5000 dollars)) avait choisi le premier concerto pour piano et orchestre de Rachmaninov et c’est Michel- Alexandre Broekaert qui se trouvait à ses côtés pour la partie orchestrale. Nous avons eu droit là à une époustouflante prestation par le caractère et la maturité étonnante du jeune soliste. Son remarquable sens poétique trouvait écho dans l »expression si pénétrante de la répartie orchestrale, chacun pouvait redécouvrir la beauté de ce concerto sous-estimé tant dans ses exigences techniques que dans la qualité mélodique de sa composition. C’est une œuvre idéale pour faire valoir les qualités pianistiques les plus athlétiques et la valeur d’expressivité d’un artiste dont on doit jauger du talent.
Ce fut une réussite remarquable malgré la tension occasionnée par l’extrême sensibilité du jeune garçon qu’on pouvait palper -bien trop autocritique de lui-même en certaines attaques dans le feu de l’action- qu’il eût voulu bien sûr parfaites dès l’amorce et infailliblement jusqu’à la fin. Au contraire de cette interrogation toute intérieure, il formait avec son accompagnateur un enlevant duo des plus expressifs par delà tous les envols mélodieux et rythmiques. Le troisième candidat, Kevin Chen (2e prix et 5000 dollars), âgé de seulement treize ans et demi (un an de moins à cet âge, ça compte) présentait un curriculum vitae de compositeur d’une centaine d’œuvres (à son âge!) dont quatre symphonies achevées quoique il n’était bien sûr inscrit que comme soliste. À son programme, rien de moins que le ravissant et tendre Concerto pour piano et orchestre en mi mineur de Frédéric Chopin (donc le véritable second vu sous l’angle chronologique de la composition) aux côtés de madame Patenaude. Il a bien fait en correcte dextérité… vu les atroces difficultés techniques de cette musique si connue, si riche de versions magnifiques aux côtés desquelles il faille une millionième fois s’inscrire pour épater comme le faisait avec une étonnante et désarmante facilité Evgeniy Kissin à justement 12 ans et demi (concert live au Conservatoire de Moscou disque RCA Victor BG2 68378).
Toute une mission que le rôle d’accompagner des prodiges et de se mettre au diapason de leur approche tant en tempi qu’en matière d’expression ample et méditative comme les mouvements lents du compositeur polonais l’exigent! Et, en public, ne joue pas à 13 ans Chopin qui le veut sans rappeler les échos des centaines d’interprétations que permettent l’excentricité d’intérêt voire aussi la permissivité du rubato en l’âme de chacun! Passons enfin chez les plus vieux pourtant uniquement ventilés de jeunesse! Les pauses adéquates imaginées au déroulement de la journée nous ayant permis de nous refaire une disposition d’esprit, c’est Kevin Ahfat (2e prix 5000 dollars), un pianiste ontarien âgé de 24 ans qui revenait avec Broekaert dans ce à même explosif et guerrier premier Concerto de Rachmaninov. Évidemment, être âgé de dix ans de plus confère une sonorité et des dynamiques d’homme mûr retentissant jusqu’au bout du dernier balcon! C’était le seul contraste avec son jeune prédécesseur y compris les tempis plus audacieux en vélocité. C’est une très bonne journée que d’avoir cette opportunité de comparaison d’interprétations en des âges si différents pour en conclure qu’en musique classique la prééminence va à l’expression poétique surtout quand on est vacciné durablement contre l’épatante virtuosité comme seule fin en soi. Plusieurs fois,, je me suis surpris de me laisser emporter presque jusqu’aux larmes par la beauté expressive et poétique de l’accompagnement orchestral chez Broekaert. Dans ce Rachmaninov et plus tard dans le troisième de Prokofiev, je me suis souvent persuadé d’y entendre équivaloir l’OSM tout entier comme s’il était bel et bien là. Le candidat suivant en finale portait les seuls espoirs du Québec musical, chose surprenante, car j’aurais cru que nous
aurions dominé au chapitre des postulants ayant avancé ou justifié leur place d’après ma connaissance de l’histoire du piano classique au Canada. Notre passé n’aura pas été garant de cet avenir perçu dès à présent? Où est-ce un concours de circonstances? Ai-je dormi au gaz …moi qui depuis 1978 fait la navette, incognito, plusieurs fois semaine entre toutes nos facultés de musique pour entendre les élèves prometteurs des principaux pédagogues du piano ? Enfin, le premier des trois concertos pour piano et orchestre de Tchaïkovsky, le plus connu, était au programme d’un talentueux pianiste québécois issu du Conservatoire de Montréal, âgé de 19 ans, Zhan Hong Zhiao (3ème prix 2500 dollars). Fulgurante interprétation, héroïsme bien connu de la chevauchée car c’est un cheval de bataille tant à la partie orchestrale que pour le soliste. L’accord exigeant des deux artistes, lui et madame Patenaude foudroyés ou foudroyants, les dialogues enflammés, la fougue perpétuelle de cette musique extatique, enfin ce jeune talent encore en gestation… tout ça donne une idée des grandes exigences démoniaques des grands concours internationaux comme le Tchaïkovski, le Van Cliburn, le Chopin, le Busoni, le Leeds etc.
Pour terminer victorieusement ce concours OSM, Carter Johnson (1er prix), 22 ans, de la Colombie Britannique nous présentait un troisième concerto de Prokofiev avec Broekaert comme caryatide supportant le temple des décisions intempestives du soliste doté d’une sonorité à la russe (j’ai eu réminiscence ici d’Ékaterina Sarantseva gagnante du concours international de Montréal au début des années 1980…gare à vous qui m’accompagnez, semblait-elle dire à l’orchestre d’alors, je riposte le cœur en rage mais présente au front… à l’opération Barbarossa! Suivez-moi!) Survolté du début à la fin, Broekaert fut rien de moins qu’héroïque et Carter Johnson remportera de tandem la palme chez les plus âgés de sorte qu’il jouera en janvier avec l’OSM en entier sous un chef invité. Il remporte les 10 000 dollars du premier prix avec ça. Je me suis reporté à mes souvenances de ce qu’un pianiste de son âge doit déjà posséder pour faire carrière. Carter Johnson m’a dit, en entretien, n’avoir à son répertoire que 5 ou 6 concertos alors qu’il lui en faudrait 20 au strict minimum. Il lui faudra bientôt envisager l’ascension de la montagne de toutes les études de Chopin, l’œuvre pianistique entière de Liszt à commencer par toutes les études d’exécution transcendantes et les études de concert, toutes les trente-deux sonates de Beethoven, celles de Mozart, Haydn, tout Brahms bien sûr, le très considérable Grand œuvre pianistique de Schumann et celui de Schubert…. ensuite un regard vers la musique française avec Fauré, Franck, Debussy, Ravel, Poulenc, puis la vaste fougueuse musique russe dans laquelle il excelle! Je n’ai pas mentionné Bach, Scarlatti, Rameau, Couperin et toute la musique espagnole, répertoires des audacieux. Beaucoup de pain sur la planche parmi dix mille rivaux aussi talentueux que lui, afin de gagner d’ici là -puis de conserver sa place au soleil- archi difficile prouesse à concrétiser, pas à pas, éveillé chaque jour, assis au piano à répéter, derrière cette lampe de la passion musicale devant infailliblement le guider! Carpe diem donc et merci de nous bercer d’autant de rêves!
Photo de Carter Johnson




























































