Pour sa 27e édition, le Festival Accès Asie invite l’audience au Conservatoire de Musique et d’Art Dramatique de Montréal pour une rencontre intime et personnelle avec 3 artistes en questionnement du processus créatif. Il s’agit d’une collaboration avec le Dance West Network.

Hide de Kristy Janvier par Lisa Nevada
C’est une pièce de Kristy Janvier interprétée par Lisa Nevada qui ouvre ce bal de confessions et réflexions. Recouverte d’un linge blanc, assise sur ses pieds, le dos rond et la tête au sol, Lisa dialogue avec le plancher, la lumière et l’objet qui la dissimule pour dévoiler d’abord une main, puis un pied et un bras. Membre après membre, le corps de l’artiste s’autorise à tâter le terrain et à sortir de sa zone de confort.
Une fois totalement dévoilée, c’est l’habitat naturel lui-même, riche de ses astres, ruisseaux et brises, qui offre à l’artiste de multiples sources d’inspiration. Mais ces mêmes sources tant variées peuvent conduire à la confusion et non au flot ininterrompu de créativité auquel l’on pourrait s’attendre. Ce tourbillon laisse l’artiste balbutiant, emportée par de profondes eaux qui la submergent et provoquent confusion, exhaustion et éventuellement une noyade métaphorique. À l’image des flots, le processus créatif serait incomplet sans une constante fluctuation de marées hautes et basses.
À la chute ne peut que suivre une remontée : d’abord timide et instable, certes, mais ultimement complète. Les mouvements de Lisa sont convulsions et spasmes alors que l’artiste indique comment ce qui est au plus profond d’elle, fort de cet épisode de doutes et blocages créatifs, finit par trouver son chemin pour s’exprimer. Lisa, conclut la pièce en prenant le temps de s’auto-bercer et de s’auto-réconforter à l’aide de l’art naturel présent autour d’elle, rappelant ainsi l’importance pour les artistes de voir dans ce qui les entoure non pas des objets de pression mais des outils pour prendre soin d’elles et eux-mêmes.

Flow tide de Shion Skye Carter et Kisyuu
Dans le deuxième portrait du spectacle, Shion Skye Carter travaille aussi l’image des fluctuations lors d’un duo avec l’artiste calligraphique Kisyuu exécuté en présence de 2 kumano-fude surdimensionnés. Les premiers instants de cette seconde pièce sont dédiés à l’observation et l’imitation de Kisyuu puis à l’observation du pinceau lui-même en signe de respect de l’outil et des accomplissements auxquels celui-ci donne vie.
Shion s’approche progressivement du kumano-fude, d’abord pour en porter le poids sur ses épaules puis pour se familiariser avec ses contours et sa longueur en utilisant ses épaules, son cou et sa tête, mais pas encore ses mains. La discipline et l’importance de ne pas brûler les étapes sont évoquées à travers les choix de chorégraphie et l’emplacement de Kisyuu qui enseigne ses techniques à Shion avant de lui donner le feu vert pour se lancer à l’eau. Shion devient alors l’incarnation du mouvement du pinceau et ceci, l’audience comprendra, est le fruit du travail attentif d’observation et d’initiation qui a été mené.
Shion est impressionnante et captivante dans ses mouvements parfois fluides et liquides puis saccadés et précis, jouant avec les niveaux, les directions et les dimensions. L’empreinte des instructions du kumano-fude dans la chair, l’encre fait finalement son apparition. C’est Kisyuu, en tant que référence, qui immortalise les mouvements du pinceau alors que Shion observe attentivement. L’apprentissage dans ce tableau est un exercice partagé de patience, d’humilité et de transcendance physique qui fait du corps un conduit artistique. L’œuvre qui en résulte est présentée comme une preuve du cumul de ces heures d’observation, discipline et pratique où la responsabilité incombant aux artistes n’est pas laissée au hasard.
Re : 1974 par Eric Cheung

Qu’elle soit auto-imposée ou factuelle, cette responsabilité est aussi le thème central de la dernière pièce du spectacle. À l’aide d’une veste et d’un porte-manteau métallique, Eric Cheung évoque les références d’artistes de générations passées et comment celles-ci deviennent ses propres références et aspirations. Les tentatives d’imitation de ces artistes ne sont pas sans défi: le corps d’Eric illustrera les chutes et blessures, métaphoriques et physiques, qui caractérisent le processus d’apprentissage et de définition de style individuel. Une fois de plus, ce tableau rappelle que la chute n’est pas une condamnation à perpétuité. Jointure après jointure, Eric mobilisera des techniques de liquid dance et boogaloo pour évoquer un corps qui se reconstitue, centimètre par centimètre, et se faisant, Eric ne laissera aucun doute quant à sa grande maîtrise de ces styles de hip hop.
Lorsque Eric ose se revêtir de la veste d’artiste et d’en porter le poids symbolique, un travail de familiarisation, de construction et de déconstruction au cours duquel l’artiste cherche à s’adapter à cette nouvelle épaisseur de son identité, prend place. Les pas d’Eric permettent de comprendre le conflit et la dualité qui accompagnent cette nouvelle responsabilité. D’une part, ils lui permettent d’être sous les feux de la rampe, mais d’autre part, ils l’isolent et le laissent face à ses propres doutes. Une chorégraphie hip hop minutieuse s’en suit, illustrant la négociation entre Eric et sa nouvelle identité.
Les trois tableaux qui constituent ce spectacle se parlent donc entre eux et offrent différentes perspectives du processus de création artistique et de ses intempéries. Le spectacle est une proposition habile qui brise le 4e mur et permet à l’audience d’accompagner les artistes dans leurs réflexions et de questionner par conséquent ses propres attentes. Une conversation nécessaire.
Chemin inattendu est un programme collaboratif entre le Festival Accès Asie de Montréal et le Dance West Network, basé à Vancouver en Colombie-Britannique.




























































