Hier soir, la Salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts a été le théâtre d’un événement de grande envergure : la grande première du ballet Le Lac, l’ultime production de la saison 25-26 des Grands Ballets Canadiens. Cette série de huit représentations, présentées du 28 mai au 7 juin, ne clôt pas seulement l’année culturelle ; elle en constitue le point d’orgue artistique absolu!
Une intrigue entre ombres et reflets publicitaires
L’audace de cette relecture réside d’abord dans son ancrage narratif résolument contemporain. L’histoire nous transporte dans l’univers impitoyable de la haute publicité, où Odile (Anaïs Roy), égérie sensuelle du parfum Vertige Noir, règne aux côtés de son amant, le danseur étoile Siegfried (Esnel Ramos). L’équilibre bascule lorsque Siegfried découvre Odette (Rachele Buriassi), une jeune diplômée de l’École Impériale dont la candeur l’inspire pour devenir le nouveau visage du parfum Cygne Blanc.
Sous le regard malfaisant d’un von Rothbart aux visages multiples, incarné ici par un trio de concepteurs géniaux mais manipulateurs (Célestin Boutin, Graeme Fuhrman, James Lyttle), Odette se laisse séduire par les promesses de gloire.
Envoûtée par les effluves du parfum rival et portée par les accents tourmentés de la Symphonie n° 6 « Pathétique », elle signe un contrat qui l’emprisonne.
Le second acte révèle alors l’envers du décor : la frénésie des flashs, la contrainte des corps et la fabrication d’une image factice au prix de son humanité. Dans un élan de révolte héroïque, Odette finit par briser ses chaînes contractuelles, libérant par le fait même les autres cygnes de ce carcan de paraître.
La tradition au défi de l’audace contemporaine
Dans cette relecture, le directeur artistique Ivan Cavallari réussit le pari de marier le prestige du répertoire classique aux questionnements de notre époque. Si l’on y retrouve toute la splendeur technique — dont le légendaire pas de quatre et les redoutables 32 fouettés — cette version se distingue par une profondeur qui résonne avec des préoccupations sociales actuelles, telles que l’aliénation par l’image et l’emprise du marketing sur l’identité.
En enrichissant la partition originale avec des extraits des Symphonies n° 4 et n° 6 de Tchaïkovski, Cavallari approfondit la portée émotionnelle de l’œuvre, créant un pont entre la danse et la lutte existentielle de son héroïne. Cette expérience musicale intense est portée de main de maître par l’Orchestre des Grands Ballets, sous la direction habitée de la cheffe Dina Gilbert.

Le miroir de notre société : Scénographie et mouvement
Avec 75 danseurs en scène, les thèmes de l’identité et de la conformité deviennent tangibles. Le concept visuel soutient cette vision : la scène est transformée par un décor abstrait et minimaliste où l’eau du lac est suggérée par un jeu subtil de reflets, évoquant la surface lisse mais froide des plateaux de tournage.
Le décor fabuleux d’Edoardo Sanchi et les éclairages de Marc Parent, déploient une esthétique à la fois monumentale et épurée, sculptant l’espace avec une élégance qui souligne parfaitement la dramaturgie de cette relecture.
Les costumes de Maria Porro reflètent également cette tension : si les tutus blancs conservent leur forme iconique, ils adoptent un caractère plus brut, soulignant la vulnérabilité du corps face aux exigences de l’image. La lumière, quant à elle, agit comme un véritable personnage, isolant les solistes dans leur solitude face à la masse imposante du corps de ballet.
Un accord final qui demeure
Avec Le Lac, les Grands Ballets Canadiens sont devenus des maîtres de la technique qui osent être le miroir artistique de notre temps. C’est une production qui émerveille par sa beauté esthétique tout en forçant l’introspection sur notre propre rapport à l’apparence et à la vérité. Un triomphe pour Cavallari et un cadeau inoubliable pour le public montréalais. La saison 25-26 ne pouvait espérer un plus grand bouquet final!
Photo : Sasha Onyshchenko
Voir les photos des costumes ici.






























































