La couverture est très belle. Sur un fond bleu sombre, une matrone parée, alanguie, tend la main. Est-ce une offrande ou une demande ? C’est équivoque. La femme reine, déesse mature, sculpture antique ou actrice, s’y réfléchit en image miroir par un retournement horizontal.
Sous sa couverture mythologique, en une écriture prosaïque, directe et familière, Catherine Lemieux s’intéresse à ce qu’un savant essayiste italien, Pietro Citati, appelait « la lumière de la nuit » : les grands mythes antiques, chargés de nous parler, encore et toujours, du spectacle de la réalité.
À cet éclat nocturne, Lemieux voit l’histoire d’une femme qui « résiste au mouvement qui [l]’entraine au fin fond du pays noir ». Sans faire explicitement référence à sa riche tradition, la figure de Perséphone incarne cette femme infernale, qui vit captive et outragée. Symboliquement, ce personnage hante la noirceur d’un monde inaccessible à la parole et à la raison. Elle n’a pour tout droit de sortie que de retrouver sa mère, la déesse des moissons, au changement de saison.
Saturne est sans doute le plus connu des dieux exilés, qui incarne une part de notre psychologie moderne, la mélancolie. Perséphone, quant à elle, n’est pas la plus célèbre des déesses antiques, mais Ovide, dans ses Métamorphoses, a fixé sa destinée de jeune captive aux enfers, enlevée par un dieu possessif et amoral. Le Bernin et Rubens ont été touchés par son sort, et Rossetti lui a peint un visage sublime et mélancolique.
Perséphone (ou Proserpine, à Rome) possède un étrange nom, dont la double étymologie signifie « celle qui apporte la destruction » et « celle qui donne la lumière ». Double sort, fixé après son viol par un autre autocrate, le dieu des dieux, juge super héros aux inventions farfelues. Son règlement fantastique — six mois en haut, six mois en bas — confirme à sa fille que Hadès, le roi geôlier que Lemieux afflige d’une terrible vulgarité, est bien son époux. Le consentement n’est pas à l’ordre du jour.
La reine des morts
Comment l’histoire de cette femme coupée en deux, sans libre arbitre, peut-elle attirer une jeune femme contemporaine ? On l’aura compris, cette justice n’en est pas une, et Lemieux fixe à son tour ce qui ne change guère dans les sociétés patriarcales. Elle en traite la puissante négativité avec ardeur et rage.
L’archétype de Perséphone est lourd. La mythologie la pare d’une puissance de reine sous terre. Pour certains, elle incarnerait une médiation, le passage de l’innocence à l’âge adulte. Pour d’autres, elle serait le fruit (ou le prix) d’une paix négociée, entre le jour et la nuit, le visible et l’invisible, avec la résonance de l’inconscient, du macabre et du sexuel. Impitoyable et féroce métamorphose de son mystère, cette douce harmonie.
Mais qu’en est-il de la femme ? On raconte que Hadès, après avoir violé Perséphone, la couvrit de cadeaux et qu’il ensorcela la femme à l’aide d’un fruit magique pour qu’elle lui demeure attachée. Elle l’aimera sous ces conditions obligées. Lui, lui donne sa fidélité, une rareté dans la panoplie des exploits antiques. Le mythe retient le pouvoir de Perséphone : sa bienveillance et son équité avec les morts. Perséphone est manifestement sous emprise. Elle consent.
La femme contemporaine
Perséphone a-t-elle subi une lobotomie ? Évidemment non, mais l’obéissance, parée de satisfaction, peut y faire penser. Qu’on ait appelé cela la « maturité » d’une femme a de quoi faire réagir. Quantité de témoignages actuels infirment ce prétendu bien-être de la contrainte sexuelle, cet amour mensonger.
Dans le roman de Lemieux, porté par des luttes féministes douloureuses et par la précarité de leurs gains, Perséphone est davantage qu’un fantôme de la culture. Son règne dans l’infra-monde, cet arrangement équilibré du yin et du yang, recoupe le sort d’autres célébrités, telles Psyché et Isis, frappées d’un éblouissement qui les plonge dans les ténèbres.
Perséphone la nuit s’inscrit donc dans la littérature du commentaire ironico-amoureux, dénonçant la « mort pleine de joie » réservée aux victimes de ce que Lemieux nomme justement la « transaction fructueuse ». Celle-ci fait jouer les éclats de révolte, y compris contre la mère, à travers l’expérience sexuelle, d’une nécessaire mais trompeuse initiation.
Les mythes grecs ne sont jamais simples. Au sens politique, le mythe peut justifier la valeur du bien pour tous, au détriment du choix personnel. Mais comment les sujets peuvent-ils s’arranger entre eux ? Perséphone, entre perplexité et dégoût, y trouve-t-elle son compte ? On voit la violence de l’omnipotence masculine, ces « misérables » et leurs comparses obscènes, écrit Lemieux, et comment, après avoir fait taire la mère qui criait trop fort, toute femme, en se sentant « atrocement bien », devient un objet silencieux, absorbé par son assignation. Voilà pourquoi Lemieux, glissant au « je », déplie le paradigme de tous les feux de la colère féminine.
Catherine Lemieux, Perséphone la nuit, Boréal, 2026, 146 pages.

































































