Le choix paysager du Ballet Royal de Winnipeg (RWB) séduit. Avec le Festival de Saint-Sauveur, sous le chapiteau de la Grande Scène, voici une palette colorée de notre temps. Une belle inspiration nord-américaine ! C’est la fête, on y danse, on y danse sans trembler !
L’ancienne et jeune compagnie, invitée de Winnipeg, est mise à l’honneur. Hier soir et ce soir encore, beaucoup de monde pourra se délecter avec trois jolies pièces de son répertoire. Le Ballet Royal de Winnipeg n’était pas venu à Saint-Sauveur depuis seize ans ! C’est donc un honneur, et la programmation 2026 se clôt rondement, en beauté, avec cette production.
Le RWB est une ancienne compagnie, parce que, depuis 1939, elle a gagné maints lauriers. Elle a permis que des artistes gagnent en renommée. Elle s’est promenée en tournée à travers le monde. Elle a réussi à tenir bon, avec constance et brio, depuis ces huit décennies : C’est un exploit ! Dans des temps difficiles, comme le nôtre, bravo !
Le RWB est aussi une jeune compagnie : la vitalité du RWB et sa capacité à se renouveler se voient. Former d’excellents interprètes, les retenir, leur donner un répertoire innovant et capable de contenter un public large, comme celui de Saint-Sauveur, s’attirer plus que des consommateurs vite rassasiés, tenir la caisse pour rayonner, ce sont des défis pour chaque illustre Maison de danse, au pays comme ailleurs. Perdurer : le secret ? Il se constate, il s’admire sous le grand Chapiteau!
Oser la danse actuelle
Une compagnie de ballet n’est pas une marque, mais un risque avant tout artistique. Il n’y en a qu’une par ville capitale ! Winnipeg, petite ville, a son style visionnaire. Il y faut une direction artistique solide, en plus de danseurs et danseuses relevant des rôles exigeants. Or, les elfes sur scène sont des artistes fragiles, des papillons de nuit qui rôdent près des flammes ! Celles du RWB se tiennent droites et ensemble, capables d’affronter la compétition, et, plus encore, elles laissent la trace de leurs rebonds dans le public !
Ce défi est confié, dans la soirée présentée à Saint-Sauveur, à 14 interprètes, quelques compositeurs et trois chorégraphes. Le choix reflète les valeurs de la culture d’aujourd’hui : la première est une oeuvre moderniste, américaine, signée Dwight Rhoden ; c’est un ancien des Ballet Jazz de Montréal ! Après s’être illustré comme danseur principal au Alvin Ailey American Dance Theater de New York, il est devenu chorégraphe et s’est fait connaître comme acteur, devenant une vedette à la télévision. Au Québec, un inconnu!
La seconde oeuvre, très différente, est signée par un artiste autochtone du Pacifique, du nom de Cameron Sinkwə Fraser-Monroe. Soyons curieux ! N’est-ce pas surprenant de le voir associé au ballet ? Il file à travers le temps et l’espace, depuis sa nation Salish de Vancouver ; là, deux peuples chassés de leurs terres ancestrales, en 1913, ont réussi à militer pour recouvrer un peu de leur territoire en 2003. Leur fierté et leur conscience en a fait des leaders des revendications autochtones au Canada. Cette chorégraphie, à voir, parle-t-elle de leur authentique personnalité ?
Enfin, la dernière oeuvre n’est pas la moindre. Créée en 1970, c’est un classique du New York City Ballet, joyeux et délicat, signé Balanchine, maître des maîtres. Elle ne supportera pas la moindre faille ! Elle tient le haut du pavé par son style léger et gracieux : un mélange de ballet classique et de comédie musicale façon Broadway. Grâce au prestigieux duo de la danse et de la musique, les deux George new-yorkais, Balanchine et Gershwin, qui créa avec son frère Ira les airs célébrissimes ici dansés, fusionnent. Il faut se déplacer pour en profiter !
Quelles oeuvres ?
D’abord, Odyssey : cette chorégraphie portée par les vagues de Dwight Rhoden mêle technique classique, jazz et précision. Elle offre les grandes capacités des artistes du RWB à apprécier. Quoique belle, avec sa plasticité jazzée, je l’ai trouvée confuse sur le plan chorégraphique. 14 danseurs et danseuses en scène, c’est en soi une force, assortie d’une musique qui cherchait le même effet, mais, faute de construction claire, et éclairée avec une grande platitude, elle n’a pas réussi à me submerger.
Puis, šɛgatəm : surprise ! Ouvrant sur l’image d’un totem humain orangé, d’une très belle facture et superbement éclairée, cette œuvre de Cameron Sinkwə Fraser-Monroe s’ancre d’évidence dans ses racines Tla’amin. Le sujet est théâtral, puisqu’elle raconte, sans écraser la danse, une histoire simple : la fatigue et les découragements de lutter, pour un chef, et la nécessité du soutien collectif de sa communauté. 16 minutes, 7 artistes qui tiennent bien la scène, pari tenu!
Enfin, Who Cares? est un classique de Balanchine, jouant avec les airs fameux de « The Man I Love », « My One and Only » et « I Got Rhythm ». C’est la première fois que le WBC interprète cette oeuvre, faite de tableaux vivants, parfaits pour singulariser les danseuses une par une. Balanchine est un chorégraphe bien inscrit dans le répertoire de la compagnie, réservé aux expertes du ballet. Elles étaient à leur meilleur!
Un coup de chapeau au concepteur de ce spectacle qui clôt le festival 2026. Christopher Stowel est un ancien danseur classique, nommé Étoile au San Francisco Ballet, où il a dansé de 1985 à 2001. Directeur du Oregon Ballet Theatre, à Portland, puis codirecteur du Ballet National du Canada, à Toronto, pendant dix ans, depuis un an, il signe la direction artistique du RWB. Or sa soirée est équilibrée!

Quelles performances scéniques ?
Suivre les interprètes, c’est tout le plaisir du public. On observe la technique des danseuses. Elles (et eux) ont un excellent niveau. On se laisse séduire par la création de costumes, dans la seconde pièce, visuellement forte. On y découvre la voix et la langue de Jeremy Dutcher, ténor, compositeur et ethnomusicologue wolastoqey du Nouveau Brunswick. Puis, on danse avec elles sur les airs des années vingt et trente, qui livrent leur mille facéties. Les lumières nous invitent à nous laisser porter.
Quelques petits bémols ont parfois éraflé ma concentration. De la première chorégraphie, en six tableaux, j’ai dit un certain fouillis, le manque de construction ; le défaut du traitement de l’espace, aux vagues anarchiques et répétitives, dénuées d’immensité. Il y a de beaux duos, et quelques ratés de coordination. J’ai noté que les danseuses sont accortes, aguichantes, assez uniformisées, petites depuis ma position en hauteur, tandis que les danseurs, très gominés, sont plus individualisés, avec barbus et chevelures noires.
Outre la bonne tenue de la pièce d’inspiration autochtone, célébrant la paix et la solidarité, j’ai apprécié l’éclairage travaillé et contrastant aux deux tableaux qui la constituent, l’un roux, l’autre argenté. Danse de lutte, danse de guérison, danse de bienvenue aussi, danse de fantaisie aux mouvements très rapides, ces corps, ces visages concentrés, ces chevelures noires (un excepté) convenaient à l’évocation d’un peuple ancien, transmis à une compagnie capable de tout absorber.
Le clou de l’enthousiasme a été réservé à la composition la plus classique, cet immortel Balanchine, décontracté et espiègle, qui a porté les danseuses haut dans leur art ; certes, c’est le plus convenu du ballet, il a été réduit à quelques tableaux brillants pour le RWB et pour la soirée, mais c’est aussi le plus élégant, le plus techniquement admirable et d’une beauté divertissante sans exception. Le public était aux anges, et la passion de danser vibrait sous le chapiteau.
Le ballet, art volatile parmi les plus légers, exige autant de performances de haut niveau que de fluidité dans le temps, évanescent, labile, traînée de poudre pailletée au firmament. Aujourd’hui, une causerie est prévue à 7h, avant le spectacle. Toute la danse resplendit dans la lumière artificielle d’un soir.
1 – Distribution : Maggie Weatherdon, Marco Lo Presti, Julianna Generoux, Stephan Azulay, Kyra Soo, Logan Savard, Olivia Koppanyi, Felix Jinga, Sumin Lee, Joseph Dufty, Taisi Tollasepp, Joshua Hidson, Jaimi Deleau, Peter Lanckweerdt. MUSIQUE: Quatuor à cordes de Turin, Marin Alsop, Royal Scottish National Orchestra, Dalia Stasevska, Orchestre symphonique de la BBC, Anna Meredith, Víkingur Ólafsson, Florian Christl, Alik Lysiùk. CHORÉGRAPHIE Dwight Rhoden. COSTUMES Christine Darch. DURÉE 35 min
2 – Distribution : Kyra Soo, Taisi Tollasepp, Olivia Koppanyi, Logan Savard, Joshua Hidson, Stephan Azulay, Felix Jinga CHORÉGRAPHIE ET CONCEPTION DES COSTUMES Cameron sinkʷə Fraser-Monroe, MUSIQUE Jeremy Dutcher. CONCEPTION DES ÉCLAIRAGES Andrew Moro. DURÉE 16 min
3 – Distribution : THE MAN I LOVE Julianna Generoux, Marco Lo Presti I’LL BUILD A STAIRWAY TO PARADISE Maggie Weatherdon EMBRACEABLE YOU Sumin Lee, Skylar Campbell FASCINATIN RHYTHM’ Julianna Generoux WHO CARES? MY ONE AND ONLY Maggie Weatherdon, Stephan Azulay Sumin Lee LIZA Skylar Campbell I GOT RHYTHM, Distribution complète. CHORÉGRAPHIE George Balanchine MUSIQUE George et Ira Gershwin. DURÉE 25 min
Photo : P.A. Julieta































































