Monique Larue a donné les premières lumières de son intelligence à la philosophie. Puis elle s’est tournée vers la littérature, entrant de plain-pied dans le monde social, celui des affects et des mystères. Roland Barthes n’est pas étranger à cette orientation.
Larue relit Barthes, son directeur de thèse, attentivement. Comment devint-il ce penseur écrivain qui inspire toujours tant d’étudiant·es en littérature ? Comment suis-je devenue moi-même écrivaine ? se demande-t-elle. Elle se souvient de leur rencontre, de sa voix, de sa personnalité dans ses séminaires. Très peu dirigée mais imprégnée par lui des « courants souterrains de la pensée », elle reçut de lui sa résistance aux nombreuses lois du Père.
Alors que, pour Larue doctorante puis écrivaine, il n’allait pas de soi de devenir mère, bien au contraire, elle ressentit la relation de Barthes non seulement avec le métier d’écrire, mais plus secrètement le lien moteur entre le fils et la mère. Elle a une belle formule pour le qualifier : « une écriture de l’ombre de la Mère ».
Que signifie, pour ce grand intellectuel parmi les grands, fondateur de la Nouvelle Critique, être le fils de cette mère, plutôt que celui qui discute avec Sartre et ceux de Tel quel ? Ce fin lecteur de Proust ou de Balzac, dépouillant également les lieux communs et la mode, et parcourant le monde, voici que Larue le ramène à sa relation au « maternel ». À ce lien non-romanesque, continu et vital. À cette mère aimante par sa langue, la livrant à son enfant.
Le neutre
Barthes n’a été avalé par aucune institution. Il se tient parmi nous avec sa lecture des signes, même si la sémiologie a terni : civilisation japonaise, cuisine, musique, littérature à la lettre, observations sur l’amour, cet esprit salace a donné un sens au mot « neutre », passage obligé d’où jaillit un bouquet de sens et de directions.
À partir de ce « neutre » barthésien, qui concerne l’énonciation, le fait d’écrire, le sujet immergé au plus près du réel, Larue dégage l’homme, le professeur, le penseur, si peu professant et si généreux de sa pensée. Elle le décrit dans l’exacte ambiance qui régnait alors à Paris, j’en atteste pour l’avoir vécu quelques années plus tard.
Cet esprit de laisser-faire universitaire, ce Lisez-tout fondait les études doctorales, sans ligne précise, ouvertes au tout-venant des sources réflexives qui abondaient alors. Jamais, à Paris, on ne s’y souciait de la carrière d’un·e étudiant·e, d’un emploi, de sa vie, pas plus que de la direction de sa pensée. L’autonomie primait. Le hasard des rencontres, la passion personnelle, la volonté et l’ambition — et, bien sûr, les relations qui tissent le maillage de la société parisienne —, y accompagnaient, ou pas, l’achèvement d’une thèse. On travaillait dans l’imitation des maitres, y compris en contestant ce sur quoi la postmodernité s’était prononcée.
Ce mélange de liberté et de sérieux parisien, ce bouillon de culture saisit Larue à y repenser. Aussi son portrait de Barthes résonne-t-il avec la justesse d’émotions contraires : entre solitude et admiration. C’est un hommage neutre, en quelque sorte balancé, où ni l’écrivain professeur ni la professeure écrivaine n’en tirent d’avantage. Que l’un·e existe par l’autre, dans cette binarité, c’est l’objet de ce livre.
La mère
Larue donne une formidable leçon de lecture, en tirant a posteriori les fils de la relation, discrète, que Barthes, économe de confidences, entretenait avec sa mère. Son questionnement méticuleux fait ressortir le « sans-famille » que Larue avait choisi d’analyser dans sa thèse, avec ce roman éponyme d’Hector Malo — très populaire dans ma jeunesse. Plus tard, Barthes a consacré un cours approfondi au genre romanesque, interrompu par sa mort. Larue remarque que Barthes ne retint du roman d’Hector Malo qu’une séance de crêpes, où un père incarnant l’autorité patriarcale avale, sans se soucier de rien, les ingrédients alors destinés à nourrir l’enfant pauvre adopté.
Barthes est un penseur libre, non pas un militant, avec sa santé fragile, son absence de père, de diplômes, son enfance provinciale, ses origines sociales modestes et sa grande intuition des lettres. Son degré zéro de l’écriture a marqué la production littéraire, en la débarrassant de l’infatuation stylistique pour qu’elle s’attaque au présent.
Or, une fois retourné sur soi, Barthes se révèle ce fils pris dans l’amour maternel. C’est la clé, selon Larue, de son livre le plus fameux, Fragments d’un discours amoureux : « On ne parle jamais de l’intelligence d’une mère, comme si c’était amoindrir son affectivité, la distancer. Mais l’intelligence, c’est tout ce qui nous permet de vivre souverainement avec un être. » écrit Barthes, toujours pudique. Larue se rend compte qu’elle l’a compris à son insu.
La langue maternelle
Ainsi, cet hommage de Larue à Barthes dégage l’écho d’une influence profonde. Cet enfant qui lutta longtemps pour ne pas mourir, fort de l’amour d’une mère transmettant la langue, lui permit d’y prendre racine. Il le communiqua.
Barthes mourut dans un accident peu après sa mère. Est-ce un destin, un signe, une signature ? À lire cet essai plein de surprises, le neutre primordial se révèle porteur d’implications qu’on peut reconnaitre dans la grande remise en cause des genres. La langue maternelle, en tant qu’elle accompagne le don de vie, y joue, semble-t-il, un rôle incontestable, ciselant dans le patriarcat la corne d’abondance qu’un·e écrivain·e nourrit à son tour aveuglément.
Barthes, dans l’angle de la mère, est un essai libre et audacieux. Larue raconte Barthes, fils d’une mère veuve et d’une amoureuse sans mari, vivant avec elle, mais à bonne distance. Ce fils-éternel-compagnon, cet essayiste-musicien, échappé de la possession maternelle comme de l’ordre familial, réussit à influencer, marquer, animer, dit-elle, ce qu’elle est devenue : « en étant, devant elle, qui il était, y compris un fils ». Être né de cette mère, dont il n’a pas parlé ouvertement, méritait que Larue en cerne le portrait en miroir avec sa perspicacité.
Barthes, dans l’angle mère, Monique Larue, PUM, champ libre, 2026, 101 pages.
Crédit photo – Photo: NR






























































