La volcanique, virevoltante et intense première sonate pour violon et piano de Camille Saint-Saens (opus 75) a trouvé une révélatrice hors pair avec son complice, soit l’admirable violoniste virtuose d’origine coréenne JinJoo Cho, hier soir accompagnée par l’étonnant et électrisant Henry Kramer, pianiste-professeur associé à la Faculté de musique de l’Université de Montréal.
Le grand génie si délibérément ignoré (par plusieurs médisants) de Camille Saint-Saëns s’y révélait entier en audaces, car ce Français, ami de Liszt, a composé d’authentiques merveilles pour orchestre, pour piano, pour violon et aussi les fameux airs de l’opéra Samson et Dalilah .
Pédagogues et virtuoses
Il est manifeste que les deux artisans de cette soirée inoubliable enseignent leur passion musicale avec la même ferveur qu’ils en jouent en récital.
En entrevue après-concert, madame Cho qui est titulaire d’un poste à l’Université de Northwestern, en banlieue de Chicago, avouait qu’elle avait une seule et vraie idole au violon: « Il s’agit du Hongrois Barnabas Kelemen, mais il joue très peu en concert, c’est le cas des meilleurs violonistes! » affirmait-elle en souriant. Eh bien que nos orchestres s’acharnent à aussi inviter madame Cho et ce mystérieux Keleman sans hésiter un seul instant.
Un riche programme
La chaleureuse, généreuse et passionante madame Cho sait comment composer un beau programme de récital nous ouvrant de fraîches perspectives. Pour ma part, moins la suite italienne d’Igor Stravinsky en échaufffement, mais plutôt l’audace de nous faire découvrir cet obscur opus non numéroté de Edwin Schulhoff, fanatique de Janacek en seconde sonate pour violon et piano.
Lire que ce Schulhoff de Moravie ou du Sudettenland avait mis en musique Le manifeste du parti communiste m’a convaincu qu’en terme de folles bizzareries j’avais inconstablement de plus ambitieux prédécesseurs.
Poème d’Ernest Chausson
Mais avant tout , au coeur de cette prodigieuse performance du duo de musiciens, c’est cette merveilleuse oeuvre que demeurera le Poème d’Ernest Chausson. Remportant la palme de la perfection sonore et expressive de cette soirée, je le souligne parce que je vénère ce bijou dédié au plus grand violoniste, engagé politiquement, qui ait été aussi compositeur, soit le Belge Eugène Ysaïe.
Une glorieuse soirée de musique
Il faut absolument revenir sur le splendide travail d’accompagnement de Henry Kramer, car la partie pour piano, toujours dialogique, fut dans la sonate de saint-Saëns tout aussi fascinante de difficultés et d’exigences que celle écrite pour le violon.
Dépassant peut-être même désormais la sonate de César Franck, cette sonate opus 75 de Saint-Saëns se hissera au sommet de mon palmarès avec celles de Fauré.
Une étoile du violon sur Guarneri
Madame Cho joue sur un violon du début des années 1700 ouvragé par l’artisan italien Giovanni Battista Guarneri. Ce violon émet une sonorité à puissance titanesque et des douceurs d’extases vibrantes par lesquelles ont frémi les mélomanes à percevoir les trilles du Poème de Chausson sous les habiles doigts et l’archet spectaculaire de Jinjoo Cho.
Justifiées, ont retenti les ovations puis vivats répétés au fil du programme audacieux de ce récital inoubliable: une belle salle de mélomanes avertis connaissant l’immense valeur de la grande gagnante du Concours de violon de 2006 à Montréal et, Canadiens de Montréal ou pas, pas moyen de s’occuper autrement sans le regretter profondément!
Moi qui ne jurais que par les violonistes Gil Shaham et James Ehnes après avoir raffolé de Repin jeune (du temps qu’il pratiquait encore, facteur obligatoire et lourd à sustenter) et de Vengerov ou Hahn ou Bell, voici comment je me suis resouvenu de Jinjoo Cho : tout d’abord de son album Brahms-Ravel chez Analekta (AN28760) en début de soirée.
Ensuite, en écoutant avec émerveillement le déroulement de cette récitation printanière de haut parage esthétique: en crescendo et ensemble, mon coeur et mon regard ont jubilé et dansé de son jeu sensible et énergique miroir de l’accompagnement que le labeur soigné de Kramer assurait.
Chambre meublée en résidence?
Toute la semaine ce fut encore et toujours à la salle Bourgie que l’événement musical montréalais se produisait!
Je me demande sincèrement si j’y puis louer une vaste chambre meublée avec fenêtre et vitrail Tiffany incluant cette vue directe sur ce qui s’y joue sans cesse afin de n’y plus rien manquer. N.B. Je suis prêt à jouer la statue ou le rare immobile portrait d’or in very Gray pour avoir ce jardin musical tout près, tout y entendre, tout y savourer.
INTERPRÈTES
Jinjoo Cho, violon
Henry Kramer, piano
PROGRAMME
STRAVINSKY Suite italienne pour violon et piano, tirée du ballet Pulcinella
SCHULHOFF Sonate pour violon n° 2
CHAUSSON Poème, op. 25
SAINT-SAËNS Sonate pour violon n° 1 en ré mineur, op. 75




























































