C’est un vaste poème, un récit bouleversé, une floraison d’images colorées et chantantes. La paix et la liberté, chantier d’avenir, trouvent une voix féminine d’une grande dignité.
Je ne connais pas le Burundi, ni le nom de sa capitale, Bujumbura. Mais en découvrant le recueil de poèmes Je suis un songe de liberté, de Ketty Nivyabandi, je suis restée interdite, silencieuse et pensive. Bouleversée, et combien enrichie par le partage. Car ce premier livre est un bijou d’humanité.
Avec la double réalité des violences civiles et de ses paysages luxuriants, cette Afrique centrale déconcerte. Depuis la colonisation européenne, tout semble être allé de mal en pis. Ce pays émeraude, ensanglanté par la haine interethnique, fratricide, sororicide, est « … une terre/ Brûlée d’espérance », écrit-elle d’emblée. Dans une langue française dont la richesse m’enchante, l’écrivaine déroule sa poésie claire et limpide. Des images de fraicheur et de feuilles vertes peignent le trésor vibrant d’un paradis souillé.
« Je suis la lame salée de l’immigrée » ; « Ma force ne se programme pas, elle se vit » ; « Il pleut des balles de feu / Sur le petit feuillage vert d’Imana ». Imana, dieu créateur du monde, synonyme de chance au Burundi : ne faut-il pas l’invoquer ? « Le verbe est ma seule arme mes frères / Le poème, mon unique devoir ». Ketty Nivyabandi évoque sa lutte, son implication dans la révolte populaire, et sa fuite salvatrice, une chance que n’a pas eue son amie de résistance, arrêtée, enlevée, morte violentée.
« Vous ne brûlerez pas nos âmes »
Ketty Nivyabandi avait organisé en 2015 une manifestation de femmes, interdite. Le rassemblement a eu lieu et l’évènement a mal tourné. Elle a pu fuir à temps et refaire sa vie au Canada, s’installer à Ottawa. Elle a alors préparé ce livre pacifique essentiel, en prose poétique et en vers : il plaide pour la beauté de sa culture, toute africaine, et qu’on en finisse avec la faim.
Elle a gagné sa place de poète. Les éditions Bruno Doucey, à Paris, accueillent des voix fortes, provenant de partout. Ils et elles écrivent des poèmes personnels, aux rêves colorés de leur terre. La beauté côtoie les traumas, tenaces comme le vol des colibris. Louise Dupré, Anthony Phelps et Iris Geneviève Lahens, Hélène Dorion, Margaret Atwood…, plusieurs plumes de chez nous s’y ajoutent au carrefour de l’excellence plurielle.
Elle m’a donné envie de m’informer sur ce jardin d’éden, recelant tant d’horreurs. Il y a douze ans, un soulèvement populaire a été férocement réprimé par le régime militaire. La sauvagerie s’est déchaînée. Dix ans auparavant, le génocide des Tutsi avait provoqué une marée de réfugiés au Burundi. Si une réconciliation entre peuples a eu lieu au Rwanda, l’oubli, les déplacements, les reconstructions ailleurs, tout cela n’efface pas la violence entre concitoyen·nes. Ça revient.
Un nouveau flot de réfugiés de la République du Congo traverse aujourd’hui le lac frontière, accablant ce Burundi, un des pays les plus pauvres au monde. De telles catastrophes ébranlent la beauté fragile de la Terre. Pourtant, quel peuple mérite ces fiascos? Ketty Nivyabandi affirme pour ses filles, et pour contrer la peur, qu’un message doit passer : « La douceur des soirs promis/ Serre la fort contre ta poitrine. »
De rage et de miel
Qu’y a-t-il à comprendre de notre monde en feu ? Ce que la conscience poétique honore, c’est la paix. « Je suis née libre/ L’encre est mon seul salut ». « Orphelines du soleil levant » ! Ces pages réveillent sa soeur de révolte, mise à mort par les militaires. J’ai pensé au livre de Susana Romano Sued, dédié à la mémoire des femmes argentines, assassinées durant la dictature. Partout, ces atrocités. Ces souffrances inutiles. Ces vies sacrifiées. Cette cruauté indicible, jouissive. Et le courage d’en dénoncer la volonté éhontée.
Ketty Nivyabandi est secrétaire générale d’Amnesty International Canada. Impossible de ne pas penser à ces réfugiés de par le monde, qui transportent leur foi en la vie et la font briller. Partout, des gens puissants ternissent ce trésor. Tel est le paradoxe. La domination engendre le racisme, l’inégalité, l’arrogance et d’autres méfaits. Aussi y a-t-il urgence à restituer le vivre-ensemble, ce principe fors nationalités et ethnies.
Ce qui donne foi en la vie s’exprime en mots d’une conscience qui nous relie. D’Istanbul aux Rocheuses canadiennes,« il y a des passions qui nous éveillent au monde ». « Je suis un songe de liberté », écrit Ketty Nivyabandi dans un poème étreignant la vastitude. Elle fait lever le jour. À ce frémissement, notre sentiment d’appartenir à une seule entité vivante se plante, là où la nature donne sève, essence et sens. Un humanisme toujours à reconstruire.



























































