Note : Aik Hooi Lee, notre nouvelle correspondante à New York a vu la comédie musicale Picnic at Hanging Rock tiré du roman éponyme de l’auteure australienne Joan Lindsay, produit dans un théâtre Off-Broadway. Elle nous en fait un compte-rendu.
Picnic at Hanging Rock s’ouvre sur une image de jeunesse et de promesse : les jeunes filles vives et pleines d’enthousiasme du collège Appleyard, en Australie, attendent avec impatience un pique-nique de la Saint-Valentin en 1900. Ce qui commence comme une sortie innocente se transforme rapidement en malaise lorsque trois élèves et leur professeure disparaissent mystérieusement à Hanging Rock, faisant basculer une excursion insouciante en un cauchemar indicible.
Le paysage troublant
L’univers visuel et sonore de la production plonge immédiatement le public dans ce paysage troublant. Avant même le début du spectacle, un chant d’oiseaux lointain emplit la salle, nous attirant subtilement dans le monde naturel de Hanging Rock, une intégration ingénieuse du concepteur sonore Nick Kourtides. Un groupe de cinq musiciens joue en direct sur scène, pleinement intégré à l’action.
Derrière eux, des arbres d’un vert luxuriant suggèrent à la fois l’abondance et la menace, tandis qu’un balcon incliné sert de contrepoint visuel ironique à la structure rigide du collège Appleyard.
À l’avant-scène, rochers et sable font écho aux anciennes formations de pierre sacrées de Hanging Rock. La scénographie de Daniel Zimmerman est à la fois poétique et fluide, permettant à l’environnement d’évoluer harmonieusement au rythme de l’arc émotionnel du récit.
Le cadre du Off-Broadway
Présentée au Greenwich House Theater*, la production bénéficie grandement de son cadre Off-Broadway. Pour les non-initiés, l’Off-Broadway désigne des productions théâtrales professionnelles new-yorkaises jouées dans des salles plus petites, généralement entre 100 et 499 places, offrant une plus grande intimité, davantage d’expérimentation et une prise de risque artistique plus marquée que dans les grands théâtres de Broadway.
La proximité entre le public, les acteurs et les musiciens crée une expérience immersive, comme si nous étions pris au piège dans la même toile inéluctable de suspense, d’effroi et de mystère sans réponse.
Entre rêve et réalité
Dans Picnic at Hanging Rock, la narration se déploie selon une structure fluide et non linéaire, oscillant entre mémoire, rêve et réalité. Passé et présent se confondent, générant une sensation de désorientation rappelant les états changeants entre l’éveil et le sommeil. La musique de Greta Gertler Gold joue un rôle central dans la création de cette atmosphère.
Puisant dans l’indie, la pop-folk, le ragtime, le blues et le soft rock, la partition tisse des harmonies complexes et un chromatisme évocateur d’étrangeté, de tension, de culpabilité et de désespoir. De fugitifs moments de beauté lyrique suggérant l’amitié, l’amour et l’espoir offrent un contraste fragile au sein de l’obscurité ambiante.
Lumière et chorégraphie
La conceptrice lumière Barbara Samuels et la chorégraphe Mayte Natalio travaillent en étroite collaboration, utilisant la lumière, l’ombre et l’expression corporelle pour traduire indirectement la profondeur émotionnelle tout en accentuant le sentiment de malaise et de tourment intérieur.
Condenser une histoire aussi riche et énigmatique en une production de deux heures et demie est une entreprise ambitieuse, et des défis de rythme apparaissent par moments, la première partie se déroule quelque peu lentement, tandis que la seconde progresse rapidement.
Une absence de conclusion
Par instants, on souhaiterait davantage d’espace pour permettre au développement des personnages et aux fils émotionnels de s’épanouir pleinement. Néanmoins, le récit résiste finalement à toute résolution. Le sort des jeunes filles disparues et l’effondrement émotionnel du collège Appleyard demeure volontairement irrésolu.
Cette absence de conclusion persiste bien après le baisser de rideau, incitant le public à accepter l’incertitude et à construire ses propres interprétations.
Une expérience Off-Broadway
Avec un livret et des paroles de Hilary Bell, une musique de Greta Gertler Gold et une mise en scène de Portia Krieger, Picnic at Hanging Rock s’impose comme une expérience Off-Broadway émotionnellement marquante. À la fois stimulante et hantée, la production s’attarde dans l’imaginaire et éveille la curiosité bien au-delà du théâtre, donnant envie de redécouvrir l’adaptation cinématographique de Peter Weir (1975) et le roman original de Joan Lindsay (1967) preuve de la puissance durable de cette histoire énigmatique.
* Greenwich House Theater, un lieu théâtral important à New York :
C’est un théâtre historique situé au 27 Barrow Street dans le quartier du West Village à Manhattan, ouvert en 1917, et utilisé pour une grande variété de productions pendant plus d’un siècle. La salle est de taille intime Off-Broadway, avec une capacité d’environ 199 places.
La distribution
Tatianna Córdoba, Erin Davie, Sarah Ellis, Carly Rose Gendell, Gillian Han; Alexandra Humphreys, Bradley Lewis, Kate Louissant, Marina Pires, Maddie Robert, Brandon Keith Rogers, Reese Sebastian Diaz, Lizzy Tucker, Kaye Tuckerman, Sarah Walsh et Jordan White.



































































