En préalable au documentaire très attendu intitulé This is not a movie, nous avons rencontré l’inestimable Robert Fisk, journaliste et écrivain britannique résidant au Proche-Orient (soit Beyrouth) et affecté à la couverture des endroits les plus chauds au monde depuis 1980.
Il est un témoin constamment présent sur place. Il le fut surtout in vivo du massacre de Sabra et Chatila au Liban en 1982 (massacre commis par une milice obéissant au militaire Ariel Sharon). Également, il peut attester de sa triple rencontre avec Oussama Ben Laden (au Soudan tout d’abord et puis dans ces lugubres grottes, âtres des visages ombrageux de l’Afghanistan). Ensuite, soulignons-le, surtout plus près de notre époque actuelle, il a démenti la spécieuse indignation de la communauté internationale, soit notre opinion à tous et chacun, manipulée par notre presse occidentale relayant trop souvent sans correspondant-journaliste d’enquête sur place les dépêches des fils de presse aux nouvelles primesautières, telle cette allégation à propos de Douma en Syrie, insinuant une alerte au gaz cette fois non survenue (le rapport de l’ONU l’a bel et bien infirmée plus tard ou trop tard).
Disons-le toutes ces mensongères alertes infamantes venaient des faussaires casques blancs et leurs montages vidéos de propagande relayés par ces faux organismes dits non-gouvernementaux tel l’Observatoire syrien des Droits de l’homme entre autres: Robert Fisk est cependant tout à fait convaincu, bien entendu, que les deux belligérants en Syrie ont, à un moment donné ou à un autre du conflit insensé de 80 mois, en effet utilisé des gaz toxiques mais pour Douma où il était, où il passa et où il enquêta réellement, lui, il fut le premier à oser démentir la surenchère de cruauté mais surtout à avérer courageusement (tel que son devoir de journaliste le lui imposait) qu’il n’y avait aucune preuve testimoniale ou matérielle crédible, sur place, du fait accablant que nos reporters, éditorialistes sensationnalistes clamaient indéniable sans être véritablement actifs sur le terrain.
Et c’est ce que les experts de l’ONU confirmèrent. Ainsi, le film This is not a movie dérange nos petits écrivailleurs du quotidien pas assez courageux pour vivre en permanence sur le terrain périlleux du Proche Orient.
Le film à voir absolument montre Fisk avec ses archives-papier, ce dont l’intervieweur invité par le RIDM a tenté, devant nous tous, de moquer ou ridiculiser la vétusté du procédé… de sorte que j’estimais de plus en plus la rencontre insultante (pour Fisk) à la cinémathèque….
Avis au RDIM, un fin connaisseur de ces dossiers, tel l’ancien journaliste Jocelyn Coulon aurait eu plus de décorum avec cet invité. Robert Fisk confirme donc que ses archives à lui, maintenues à son domicile depuis 39 ans, sont bien plus complètes que ce qui ne se retrouve que très partiellement sur internet – ce raccourci des fainéants de la recherche documentaire alors que seuls les livres de texture permanente peuvent assurer durablement la vraie crédibilité en tout cas loin des pannes électriques ou de réseau ou de courant amnésique au cerveau – (je n’ai pas écrit partialement mais ma prétérition vaut quelque chose).
Robert Fisk rejoint mes propres conclusions de dilettante en tout, car je fis aussi jadis foi de vouloir mener (entre 1989 et 1992) le même combat jusqu’à la première crise du Golfe qui confirma ma certitude de sa conclusion ultime à lui sur toute oeuvre journalistique (soit que nous ne pouvons rien changer durablement en dénonçant la mauvaise conduite des gouvernances du monde contemporain mais que c’est toutefois un devoir de signaler chaque abus ou ou détournement de l’histoire, un combat démocratique essentiel).
Robert Fisk dénonce non seulement tout cela mais aussi la présence et l’origine exacte des armes des odieux combattants rebelles d’ISIS envers qui on les acheminait en provenance de Bosnie via l’inqualifiable Arabie Séoudite (pays qui n’a plus rien à voir avec l’extraordinaire personnage que fut Ibn Séoud depuis le décès de Fayçal, lisez la biographie splendide écrite à propos du grand roi arabe par l’historien Jacques Benoist-Méchin -Albin Michel, 1955, 348 pages – panorama enchanteur).
En ce moment, on parle de s’émouvoir à accueillir de tels criminels de guerre que ceux de l’ISIS au nom de notre compassion fraternelle à tout pardonner à de flagrants idiots qui ne méritent pas mieux qu’un nouveau Procès de Nuremberg impliquant aussi les têtes des chefs de leur Directoire jusqu’aux liens probables avec les plus grands tyrans financiers de nos sociétés pourtant tout à fait démocratiques. J’ai donc assisté à ce grand moment documentaire de 90 minutes environ, au RIDM , soit avant la seconde projection du film This is not a movie sur Robert Fisk (à la salle 2 du Cinéma du Parc).
Lors de l’entretien matinal de ce lundi 19 novembre où Robert Fisk fut insulté et humilié par un des nôtres, l’intervieweur à ses côtés à la tribune, de quoi avoir honte sans commune mesure et j’en reparlerai plus bas, j’ai entendu un véritable croisé de l’information comme le sont John Pilger ou Giddon Levi par exemple ou le furent les journalistes instigateurs ayant permis de déclencher l’enquête sur le Watergate, jadis.
J’ai toujours suivi Robert Fisk comme je suivais Robert Parry ou comme je lis Chris Hedges ou Glenn Greenwald, enfin la plupart ceux qui ont des opinions et perceptions à contre-courant de nos experts en psittacismes éhontés. On devine que je fais ces lectures de débonnaire Candide voltairien sous musique classique intensément tonitruante pour calmer l’ire juvénile que provoquent en moi mes idéaux inflexibles de rigueur et de justice intégrales chaque instant qu’on les viole!
Nous avions donc, auprès de nous, à l’irremplaçable Cinémathèque québécoise (abonnez-vous y pour 140 dollars annuels, leur programmation est toujours instructive et passionnante), un grand témoin des moments marquants de l’actualité contemporaine. De l’entrée solennelle en matière de son livre remarquable intitulé La Grande Guerre pour la Civilisation (Éditions La Découverte, Paris, 2005, 956 pages) retenons ce qui survient lorsque l’écrivain, alors en reportage à Khartoum (Soudan), reçoit l’accolade de Jamal Kashoggi celui-là même qui fut dépecé l’an dernier par son service consulaire ou diplomatique sur ordre de leur puissant potentat princier.
C’est ce même Jamal Kashoggi au sein du livre de mille pages cité plus haut qui l’aura conduit un peu plus tard durant le récit de ce bouquin captivant, vers cette première entrevue avec le fameux Oussama ben Laden par l’entrée confondante d’une de ces mystérieuses grottes de l’Afghanistan aujourd’hui pays à jamais perdu, pour l’Occident, nous confirme Robert Fisk. Le journaliste d’enquête déclare désormais l’Afghanistan sous son vrai nom soit le Mafiastan puisqu’il est devenu le lieu de l’argent sale, le carrefour du commerce de la drogue mené par des Occidentaux ayant dévoyé à jamais ce pays autrefois à la lisière de la culture persane en ses plus parfaits paradis ou royaumes oniriques et littéraires.
Lundi matin,19 novembre, à la Cinémathèque québécoise, Robert Fisk donnait donc conférence généreuse au cours d’un trop peu long entretien: un peu trop mal mené par Brian Myles du Devoir dont les questions souvent insultantes visaient à l’étiqueter comme un journaliste alarmiste, à tendance hallucinatoire peut-être (vous connaissez l’expression anglo-saxonne «conspirationist»), en citant comme appui de dénigrement ou de soi-disant réflexion éditorialiste de sa part, une discutable tribune d’Isabelle Hachey de La Presse qui l’avait ainsi qualifié (calomnié?), nous rapportait Myles.
Robert Fisk ne s’en est pas laissé imposé, il en a vu et entendu bien d’autres brandir l’épouvantail utile aux réticents discréditant par cette manoeuvre d’ombrages infamants toute peinture disqualifiante du monde politique en la traitant de conspirations imaginaires ou imaginées. Fisk en subit d’ailleurs une autre de taille et de même espèce durant le film projeté, avec l’abominable Alan Dershowitz professeur de Harvard, un homme lui-même désormais discrédité s’étant fait à grands renforts de médias influents le victorieux ennemi déclaré de Norman Finkelstein, ce penseur audacieux poussé dans les marges sans permanence universitaire, et enfin de tout ce qui n’obéit pas au doigt et à l’oeil des oligarchies à la Rupert Murdoch ou des autres magnats de la presse propriété des potentats.
Dershowitz qualifia Finkelstein de self-hating jew (Finkelstein est pourtant vraiment fils de rescapés de la Shoah,lui…) comme durant le film, à la légère, Dershowitz a étiqueté Fisk d’antisémite pour avoir critiqué Israël, de sorte que pour Fisk qui n’est pas anti-sioniste du tout, cela est devenu un lieu commun.
Combien il ne faudrait jamais se mêler de ces sujets brûlants et plutôt faire comme moi qui ne m’intéresse plus qu’exclusivement à la musique, à la danse, au théâtre et la littérature classique! Pourtant, l’État du Monde actuel est fort bien reflété dans les ouvrages et articles documentés de Robert Fisk comme c’était aussi le cas de ceux du regretté Robert Parry (fondateur de Consortium News) ou ceux, la plupart du temps, des Glenn Greenwald d’Intercept ou de l’éloquent Chris Hedges de Truthdig, soit des figures humaines engagées, tous oeuvrant dans des organes de presse-web marginaux, certes, bien plus percutants que les tribunes de nos scribes locaux qui s’en prennent avec grand éclat de sagacité fragile , tribunes porteuses d’anathèmes à quiconque sort des rangs de la vérité officielle…même celle en faillite perchée dans les stratosphères immatérielles de nos écrans évanescents.
Robert Fisk appartient donc, en bref, aux meilleures consciences journalistiques de notre époque, du moins celles que nous avons encore en état d’alerte ou de conscience universaliste. Heureux de le rencontrer dans notre belle ville montréalaise grelotante, j’ai eu la chance ou ai pris l’initiative de lui poser quelques questions non musicales (pardonnez-moi ma témérité), à ce monsieur Robert Fisk, en aparté, après l’hostile et peu courtois entretien sur estrade, mitraillé par un Brian Myles tendu, car j’observais l’intervieweur un peu vacillant derrière ses verres fumés d’homme s’auto-créditant d’une clairvoyance contredite pourtant par ses questions maladroites et irrévérencieuses, peut-être par défaut de préparation ou une négligence de lecture exhaustive des ouvrages de son invité, malicieuse ou mesquine déconvenue qui, à mes yeux, manqua profondément de tenue. Accueillir n’est pas accabler. Voici ma brève entrevue avec Roberts Fisk:
-Tout d’abord monsieur Fisk je vous remercie et vous félicite pour votre excellent travail et de vos livres que j’ai lus, annotés et dévorés avec attention.
-Je vous remercie du compliment.
-J’aurais une ou deux rapides questions à vous poser dont celle-ci à propos de Jamal Kashoggi assassiné l’an dernier qui était un de vos amis, comment avez-vous réagi, vous avez dû en être très affecté (NDLR ce mot en anglais porte à équivoque) ?
-Affecté ? J’avais vu incidemment Kashoggi trois semaines avant son assassinat car il m’avait interpellé me prenant par l’épaule et en insistant que nous devions nous voir pour converser formellement de choses d’importance. Hélas, ce n’était qu’un rendez-vous putatif que sa mort n’a pas rendu possible. J’ai appris l’horreur comme tout le monde. Vous savez, je vis avec ma femme dans une partie du monde extrêmement dangereuse où ce genre de choses peut arriver à tout instant.
-Je comprends, il faut savoir s’insensibiliser ou savoir contenir l’impact de sa surprise.
-C’est un crime horrible et injustifiable et on se demande s’ils lui auront mis la tête en direction de La Mecque lorsqu’ils l’ont haché et transporté son corps, c’est révoltant, mais je dois toujours rester stoïque devant toutes ces situations indénombrables de violence.
–Vous savez qu’il y a un joueur fort important dans cette région du monde, l’Iran…dont j’ai lu avec empathie et minutie le parcours du shah chassé, soit Mohamed Reza Pahlavi, en ses fabuleux mémoires (intitulés Réponse à l’histoire, Albin Michel, Paris, 1979, 295 pages), l’aviez-vous rencontré et interviewé?
-Je suis arrivé trop tard pour lui, car il était déjà parti au moment de mon arrivée au Proche-Orient. Mais règle générale…je n’interviewe et ne rencontre pas les chefs de partis et de mouvements, ça ne m’intéresse pas, ce sont des gens en délire, ce sont tous des êtres irresponsables tenant des discours politiques déments et dangereux.
-Vous voulez dire que vous n’avez jamais rencontré Arafat ou Castro?
-Arafat si, au début de sa carrière mais par après, avec les années, son discours s’est gâté. Revu quelques fois, je me suis désintéressé de cette rhétorique enflammé ou inflammatoire.
-Vous êtes proche de Norman Finkelstein… du moins vos conceptions pleines de réticences et de réserves face aux actions de l’État d’Israël se rapprochent-elles sensiblement des siennes n’est-ce pas?
-En fait, de sa mouvance à lui, j’ai souvent rencontré Noam Chomsky. Finkelstein appartient au mouvement de boycottage BDS (Boycott Divestment Sanctions) auquel je ne souscris pas du tout car les sanctions ne fonctionnent jamais. C’est un système de représailles inopérant et inefficace, les exemples abondent comme vous le voyez avec l’Iran (il me cite une quantité d’autres pays à l’appui de son opinion). Je ne peux donc pas, surtout du fait de mon opposition au BDS et d’autant que j’appartiens à des fondations israéliennes antinomiques à ces idées-là, donc, je ne peux être de la même mouvance que lui (Finkelstein). Mais nous nous appelons, je lui ai parlé maintes fois au téléphone.
-Je vous remercie monsieur Fisk de votre courage, de votre temps et de vos réponses.
-Avec plaisir, monsieur.
-À la prochaine et bon séjour.























































