Aujourd’hui, le 22 juin 2026, voilà dix ans jour pour jour que Pierre Lalonde nous a quittés. Pour souligner cet anniversaire, le prolifique auteur Luc Bertrand, un érudit qui connaît le Québec et sa culture sous toutes leurs coutures, publie son histoire. Ce livre retrace une vie unique, telle qu’elle a été vécue, loin des clichés et des biographies froides.
Un portrait personnel et autorisé
Épaulé par Clare Lewis, l’épouse de Pierre, qui a généreusement ouvert ses tiroirs, partagé ses précieux souvenirs et mis à profit ses archives personnelles, l’auteur pose d’emblée les balises de son ouvrage : « Ce livre est autorisé par la famille Lalonde (…) Il ne doit donc pas être perçu comme une biographie au sens classique du terme, mais comme un portrait personnel. »
Dès les premières pages, le ton est donné. On y apprend — ou se rappelle — que Pierre était destiné à la lumière, étant le fils du célèbre crooner Jean Lalonde, un chanteur de charme extrêmement populaire bien avant l’avènement de la télévision.
Enfant chéri du milieu artistique et soutien de famille
Fils talentueux d’une grande vedette, le petit Pierre devient rapidement l’enfant chéri du milieu artistique québécois. Dès l’âge de quatre ans, on l’engage pour jouer dans le célèbre radio-roman Ceux qu’on aime. Il y incarne le fils de Louise Lacroix, interprétée par Nicole Germain.
L’enfant grandit littéralement au micro de cette émission, qui restera à l’antenne de Radio-Canada pendant neuf ans. C’est sa mère, Marie-Paule Bolduc, qui lui fait mémoriser ses textes. Grâce à son talent précoce, d’autres radio-romans s’ajoutent à son horaire, lui permettant de côtoyer les plus grands de l’époque : Juliette Huot, Jean Coutu, Juliette Béliveau… Entouré de ces célébrités, l’enfant-vedette est dans son élément.
Pourtant, derrière les projecteurs, la réalité familiale est lourde. Dans les années 1940, le divorce est profondément mal vu. Malgré les tabous, l’alcoolisme du père a raison du ménage. La maman, angoissée et sujette à des périodes dépressives, passe du statut de « reine du foyer » à celui de cheffe de famille avec deux jeunes enfants, Pierre et Marie-Andrée (cette dernière nous ayant quittés le 17 novembre 2025).
Pour payer le loyer du grand appartement de Côte-Saint-Luc, elle loue des chambres. Ce sont les cachets du jeune Pierre qui couvrent les factures d’épicerie. L’enfant-vedette est, dès son plus jeune âge, le soutien financier de sa famille.
L’exil américain et le destin musical
À l’âge de 14 ans, un grand virage s’opère : sa mère lui annonce son remariage avec Charles Bennett, un Américain fortuné. La fratrie déménage à Garden City, sur Long Island, à New York. Pierre s’adapte avec une facilité déconcertante.
Beau gosse, doté d’un accent français qui fait fureur auprès des filles, il fréquente un high school mixte et enchaîne les amourettes. L’adolescent s’entend à merveille avec son beau-père qui le gâte énormément : dès l’obtention de son permis de conduire, il reçoit une voiture sport décapotable.
C’est à New York que son destin musical se précise. Leader né, passionné de musique, il forme des groupes avec ses copains, écoute tous les styles et voue une admiration sans borne à Frank Sinatra. Lorsqu’il revient au Québec, il est parfaitement bilingue, au point où il doit réapprendre à parler un français impeccable pour les ondes.
Beau gosse, doté d’un accent français
qui fait fureur auprès des filles
De la radio à la télévision : la ruse et l’audace
Le retour au bercail se fait par la radio. Son père ayant acheté la station CKJL à Saint-Jérôme, Pierre y travaille comme animateur et touche à toutes les facettes du métier. Un samedi soir, alors qu’il remplace le présentateur d’une soirée-spectacle à l’hôtel Lapointe, il sympathise avec le chanteur de charme Jean Paquin.
Un an plus tard, ce dernier devient l’assistant de Robert l’Herbier, vice-président à la programmation de CFTM-TV (Canal 10), une toute nouvelle station montréalaise qui cherche désespérément du personnel. Se souvenant de la prestance et du bagout du jeune Lalonde, Paquin l’invite à passer une audition. On lui confie une émission de jazz. C’est un échec commercial : le jeune public réclame du yé-yé, et la direction tire la prise après seulement dix semaines.
Parallèlement, Pierre anime à la station CJMS, située au Palais du Commerce sur la rue Berri (à l’emplacement actuel de la Grande Bibliothèque). La direction lui impose de diffuser exclusivement de la musique populaire américaine.
Trouvant la situation aberrante, Pierre utilise une ruse efficace en interpellant directement ses auditeurs : « Si vous aimez entendre des chansonnettes françaises et québécoises, faites-le savoir à la station. » Le lendemain, après avoir reçu plus de 800 appels de protestation, le patron Rock Demers capitule et l’autorise à diffuser du contenu francophone.
En 1961, cette audace porte ses fruits. Pierre invite en studio Yvan Dufresne, directeur artistique de la compagnie de disques Apex (Decca), qui avait lancé Michel Louvain. Lalonde lui fait écouter une chanson qu’il a enregistrée en secret. Impressionné, l’expert l’intègre aussitôt dans son écurie, où le rejoindront bientôt Donald Lautrec, Ginette Reno et Tony Roman.
L’explosion de Jeunesse d’aujourd’hui et la folie des Fan Clubs
Contrairement à la croyance populaire, l’émission culte *Jeunesse d’aujourd’hui* n’est pas née sur un coin de table. Robert l’Herbier veut un concept fort pour les jeunes. Pierre Lalonde est pressenti pour l’animer, mais à 21 ans, la station le juge trop jeune pour porter l’émission seul. On décide de lui adjoindre Joël Denis. La première rencontre est glaciale. Pierre, maussade, lance : « Je ne suis pas content car c’est mon émission. » En bon joueur, Joël Denis réplique : « J’essaierai d’être à la hauteur. »
Le duo va pourtant casser la baraque. Conçue à l’origine pour offrir un mélange égal de chansons, de culture et de danse pour concurrencer le Club des autographes de Radio-Canada, l’émission s’ajuste rapidement aux désirs des adolescents de 12 à 20 ans qui ne veulent voir que des chanteurs. Jeunesse d’aujourd’hui devient une formidable machine à fabriquer des vedettes. Les Michel Louvain, Ginette Reno et Michèle Richard y défilent. Le pouvoir de l’émission est tel que si Jean Nichol y présente un nouveau 45 tours, le disque est introuvable en magasin le lendemain.
C’est l’époque de la gloire absolue et de l’hystérie des fan-clubs. Celui de Pierre, présidé par Claudine Bachand, compte 2 650 membres, majoritairement des adolescentes. Les séances de signatures virent souvent à l’émeute. « On se rue sur lui, on l’écrase, on l’étouffe. Quelqu’un lui a déjà coupé sa cravate. Ses lacets lui sont arrachés… assez régulièrement. Ses boutons aussi », raconte-t-elle. À sa sortie, des centaines d’admiratrices encerclent sa voiture pour l’empêcher de partir. Désormais, au Québec, le nom de Lalonde est indissociable du prénom de Pierre.
La double vie américaine : Peter Martin
Sur l’insistance de sa mère, Pierre enregistre la chanson Louise (« Every little breeze seems to whisper, Louise… »). Le succès est phénoménal et lui ouvre les portes du Canada anglais et des États-Unis. Il se produit à Toronto à l’émission Music Hop de la CBC, coanime le concours Miss Canada avec Frankie Avalon et tape dans l’œil de la prestigieuse agence William Morris à New York, qui lui propose d’animer sa propre émission.
Pris par le temps, Pierre tarde à renouveler son contrat à CFTM, laissant Robert l’Herbier dans l’incertitude. Remplacé au Canal 10 par Pierre Marcotte, il rebondit à Radio-Canada/CBC avec un contrat très lucratif pour animer Jeunesse oblige et sa version anglophone, Music Hop, triplant ainsi son auditoire.
À New York, il accepte d’enregistrer The Peter Martin Show. Un choix de pseudonyme que les nationalistes québécois lui reprocheront vivement. Fatigué des critiques, il s’en expliquera plus tard au micro de CKAC : « On m’a donné le show à la condition que je m’appelle Peter Martin. Pour les Américains, le nom Pierre est associé à un coiffeur, un maître d’hôtel ou un poodle… Je n’avais pas le choix si je voulais le show. »
Dès lors, il mène une double vie éreintante. Il vit à l’hôtel à New York sous sa véritable identité, enregistre son émission américaine par segments du mardi au jeudi, puis saute dans un avion le jeudi soir pour rentrer à Montréal afin de préparer le direct du samedi soir.
Ce rythme effréné pousse l’artiste au bord du gouffre. Il confiera plus tard, évoquant l’année 1968 : « Je roulais rue Sherbrooke, coin Saint-Denis. Les larmes me coulaient, je braillais, assis dans ma Mercedes décapotable. Je me sentais seul dans la vie. J’étais fatigué, crevé. Cette semaine-là, j’avais fait 14 000 $. Mais je braillais… »
Un homme de convictions et de talents
Derrière le sourire de façade de l’idole des années 1960 se cache un homme profondément intègre, qui déteste le mensonge, l’hypocrisie et le racisme. À New York, il est estomaqué et proteste vivement lorsque l’équipe de production refuse la participation de l’icône James Brown en raison de la couleur de sa peau.
Fier de ses racines, il se comporte en nationaliste convaincu. En juillet 1970, lors de la Convention des disques Capitol à Vancouver, il reçoit un Disque d’or pour son succès Caroline. Malgré les murmures de désapprobation de la salle anglophone, il prononce l’entièreté de son discours en français : « J’ai parlé français pour montrer aux Canadiens anglais que l’on peut s’exprimer dans les deux langues. Aussi pour leur donner une petite leçon car ils ne peuvent même pas dire bonjour ou bonsoir en français. »
Sacré plusieurs fois « Monsieur Télévision » (un trophée qu’il ira cueillir en habit de ville mais tiré à quatre épingles après avoir couru les chevets de sa mère et de sa fiancée malades), il est même proclamé « L’homme le mieux habillé du Québec » par un grand couturier français, puis « Le plus bel homme du Canada » en 1974 par Lise Payette à l’émission Appelez-moi Lise.
Gilles Latulippe, le roi du burlesque, lui offre un virage théâtral réussi dans la pièce L’une n’attend pas l’autre, où Pierre récolte des ovations debout aux côtés de France Castel et Andrée Boucher. Plus tard, il coanime le talk-show d’actualité Pierre, Jean, jasent à CFTM avec le grand Jean Duceppe, qui ne tarit pas d’éloges sur la rigueur intellectuelle et la curiosité du chanteur.
Le déclin et la maladie
En 2004, le journaliste Jean Beaunoyer de La Presse se demande : « Qui est le véritable Pierre Lalonde ? » L’artiste lui confie alors être à l’abri financièrement et vivre ses moments les plus passionnants. Malheureusement, la suite sera plus sombre. En 2008, le diagnostic tombe : il est atteint de la maladie de Parkinson, (qui s’avérera être la maladie à corps de Lewy). Il mettra deux ans avant de rendre sa maladie publique.
Ses dernières apparitions publiques se feront lors du 50e anniversaire du réseau TVA à l’émission Le Banquier, ainsi que lors de la remise de la Médaille de l’Assemblée nationale du Québec. Entouré de ses quatre enfants (Alexandra, née de son premier mariage avec Monica Campbell, et Marie, Jean-Pierre et Andréa, nés de son union avec Clare Lewis), il savoure cette ultime reconnaissance. Sa fille Marie devancera même son mariage pour que son père puisse y assister en fauteuil roulant — la seule photo de l’artiste diminué que la famille a accepté de publier dans l’ouvrage.
Un ouvrage indispensable
Le livre de Luc Bertrand est une œuvre majeure et nécessaire. Il nous resitue Pierre Lalonde dans son véritable contexte historique et humain, nous rappelant de grands pans d’une vie que la mémoire collective avait parfois simplifiés.
Foisonnant de détails, enrichi de deux superbes cahiers de photographies d’époque, l’ouvrage se referme sur une image poignante : le crooner sur scène, baigné d’un faisceau de lumière bleue, séduisant son public une dernière fois. Comme l’indique si bien la légende de cette photo : « Les réflecteurs se sont éteints mais les souvenirs, eux, demeurent impérissables. »
Lire l’entrevue avec Luc Bertrand
Pierre Lalonde, une vie extraordinaire, Luc Bertrand, Éditions Sylvain Harvey, 2026, 340 p.

































































