Il a fallu une bonne dose d’humilité au talentueux Jean-Philippe Pleau pour coucher sur papier une vie remplie d’angoisses et de propos délirants. Tout cela lui vient apparemment de ses parents qui avaient peur de tout. L’auteur qualifie sa famille d’ignares, un père analphabète et une mère sans grande scolarité. On découvre quelques révélations surprenantes dans ce récit familial étalé sur plus de 300 pages. On y trouve aussi parfois un langage vernaculaire, ponctué de jurons bien placés.
Que signifie «être pauvre »?
L’auteur estime que ses parents vivaient dans la pauvreté. Mais le père exerçait le métier (bien rémunéré) de soudeur et il était propriétaire de sa propre maison. Il achetait (à crédit) une voiture neuve tous les deux ans. Il amenait sa famille au resto régulièrement. Il lui a même offert un voyage chez une tante française. Nous y reviendrons…
Du théâtre à la Michel Tremblay
Avec son langage du terroir assez profond, on reconnaît des expressions du théâtre de Michel Tremblay. D’ailleurs la Cie Jean Duceppe a fait de son livre une adaptation théâtrale pour la présenter à ses abonnés et au grand public. Quant à moi, j’y ai vu l’histoire d’un diplômé universitaire devenu animateur radiophonique dans un parcours semé d’embûches et de mal-être. C’est que l’auteur s’appliquait à reconstituer le modèle du père : cet homophobe en camisole issu de «ces milieux où la culture de la virilité se résume à un trophée de bowling».
Bien savoir se définir
Ironiquement, l’auteur, jamais loin des jupons de sa mère, se décrit comme «un gâteau Duncan Hines sur lequel on a crissé un glaçage aux truffes». En passant, sa douce mère a passé sa vie à lui faire des recommandations tout au long de son enfance. Et pour dorer la pilule, elle l’appelait toujours «mon grand».
Mais quelle était donc cette famille? On apprend que son grand-père a été déserteur lors de la 2e Guerre mondiale (Boris Vian en serait fier!) et que son propre père a fait des choses «qui ne se racontent pas». C’était avant sa naissance mais on croit comprendre que, dans l’esprit de l’auteur, les gènes ne trompent pas…
En France comme à Cuba…
Pleau (qu’on appelle Plotte, à l’enfance comme à l’âge adulte), raconte que ses parents dédaignaient tout ce qu’ils ne connaissaient pas. Le théâtre, le ballet, l’opéra n’étaient pas de bon augure. C’était fait pour «les snobs et les frais chiés».
Même la nourriture étrangère, ils ne voulaient pas y goûter. Lorsque le couple est allé en France visiter la marraine de fiston, les bagages contenaient de gros pots de beurre d’arachides de crainte de détester le cassoulet. Partout en territoire cubain, le fameux pot de beurre de pinottes Kraft trône sur la table des Québécois au petit déjeuner… mais en France? ce haut-lieu de la gastronomie?
La peur d’avoir peur
Dans la jeune trentaine, l’auteur devient complètement dysfonctionnel. Il énumère toutes les tâches simples du quotidien qu’il est incapable d’accomplir. J’en cite une seule : incapable d’écouter de la musique. Une amie lui conseille fortement de consulter, ce qu’il fait, au privé, car, dans la sphère publique, les délais sont interminables. Plusieurs années plus tard, il peut enfin faire son lit, laver la vaisselle, prendre l’air à l’extérieur. Comme il est doux de pouvoir prendre une douche, lire un bouquin, faire du vélo, etc.
L’égalité des chances
S’il était né dans un milieu bourgeois, l’auteur aurait-il eu besoin de suivre une si longue thérapie? Probablement, croit-il, même si les consultations de ce genre étaient moins répandues il y a quarante ans. L’auteur n’idéalise pas le monde bourgeois ni ses habitudes sociales. Il souligne cependant une différence marquée dans le parcours de vie et il s’interroge sur l’égalité des chances, ce mythe incontournable.
Les grands auteurs cités à profusion
Pour étayer son propos, Pleau s’appuie souvent sur de grands auteurs : Camus, Proust, Nietzsche, et bien d’autres… Évidemment, il parle aussi de son illustre co-animateur avec qui il a partagé l’antenne à la radio de Radio-Canada. À ce propos, il confie : «Serge Bouchard m’a un jour sommé d’arrêter de regarder mon enfance comme si c’était un tas de marde, et d’en tirer de la fierté.»
Pas si misérable…
Je partage l’avis du regretté Serge Bouchard. À force de regarder son nombril, on finit par découvrir quantité de faits et gestes qui auraient pu ou auraient dû se passer autrement.
Mais, à la lecture de ce récit, on constate que la vie de l’auteur s’est déroulée dans un cadre familial aimant et dans une rassurante fidélité de parcours. Si on compare cette vie à celle d’autres personnes qui ont vécu l’enfance dans la crainte et l’incertitude, on constate la chance qu’a eue l’auteur de naître Rue Duplessis.
Rue Duplessis, Ma petite noirceur, Lux Éditeur, 2025, 328 p.





























































