Romans policiers, enquêtes, réalisme magique, fantasy. De nombreuses fictions sont désormais émaillées de recettes au chocolat, au miel, ou à la viande de dragon. Dans Huit minutes à pied de la gare de Kamakura, la route vous propose une halte pour savourer un café, avec ses nuances gustatives, selon la circonstance, l’heure et l’humeur.
C’était l’été, les vacances, et lire était une distraction de voyage. Or, quoi de plus dépaysant que se télétransporter par un livre nippon ? Loin du sol concret, j’ai plongé dans les brumes aquatiques, sous les thyrses rose pâle, entre les singes et les mésanges du Japon méridional.
Ochi Tsukiko, romancière et journaliste née en 1965, possède la recette anglo-saxonne du « feel-good » littéraire. Elle nous y donne à rencontrer Kara, son personnage pivot, au Café Ouchi – un terme qui signifie « la maison » – de Kamakura. Cinq femmes se lèveront bientôt d’entre les pages. À la fin de l’ouvrage, on trouve les recettes dont il aura été question. Des currys, en l’occurrence. On boit et on mange presque à chaque page.
L’histoire est simple, comme la narration. Un héritage a valu à Kara, jeune femme avenante, le lieu et la façon d’accueillir des visiteuses. Elle a discrètement ouvert un café, que ne fréquente que sa voisine, commère envahissante. Mais la ville est touristique, la gare toute proche, et, grâce à cette voisine, qui place une petite annonce, la maison de Kara se transforme alors, d’un café, en maison d’hôte.
Socialité de rêve
Sans dévoiler l’histoire, sachez que cet agréable roman, construit comme une suite de nouvelles, trace un portrait de chaque femme, venue s’installer chez Kara. Motivations diverses, personnalités distinctes, tout ce beau monde cohabite pour s’entraider.
Chacune à son tour s’empare de la narration. Les regards changent, mais les effluves du café renforcent le point de chute. Si bien que le chaud liquide devient un leitmotiv, un symbole de socialité heureuse, généreuse, douce-amère comme ce liquide des mers lointaines, supplantant le thé de ses arômes exotiques.
Je n’ai pas l’habitude de lire ces ouvrages simples et optimistes, tant les heures y filent pour ce qu’elles sont, lisses, étales, exemptes des affects qui marquent toute expérience de vie au moment d’un récit. Les clichés abondent, précisément pour adoucir le réel. La mémoire sert à lier connaissance, à raconter jadis et naguère, et les dialogues animent la volière transparente de bavardages superficiels et légers.
Ainsi, les péripéties s’arrangent au mieux, comme si le monde pouvait être soustrait à la réalité de vivre et ne laisser qu’une trace en voie d’effacement. Le présent tient lieu d’univers. Cela n’empêche pas la littérature de faire voir ces silhouettes qu’on s’imagine habiter une Arcadie, un écosystème où la maison collective parfaite pour une retraite, quel que soit l’âge, est la clé du bonheur.
Du bienêtre et de la lecture
Curry à l’encre de seiche. Toutes auront les dents noires. Pour barbouiller leurs visages réjouis.
« Une légère douceur a succédé au goût salé. J’ai mordu dans une lamelle de seiche. Plus je la mâchais, plus elle libérait de saveur. J’ai mastiqué plus fort, encore plus consciencieusement. — C’est divin ! »
Ce style enfantin a néanmoins une délicieuse aura. Soudain, par cette lecture sensorielle, j’ai replongé en pensée dans La Maison de Claudine, une lecture enchanteresse, où Colette raconte ses étés, en de merveilleuses pages remplies d’odeurs, de touchers, de couleurs, d’abondance naturelle.
« Accoudée au mur du jardin, je pouvais gratter du doigt le toit du poulailler. Le Jardin-du-Haut commandait un Jardin-du-Bas, potager resserré et chaud, consacré à l’aubergine et au piment, où l’odeur du feuillage de la tomate se mêlait, en juillet, au parfum de l’abricot mûri sur espaliers. »
Là, ce sont les mots de Colette, débordant de sensorialité. La Bibliothèque nationale de France semble construite sur cet archétype architectural : haut-de-jardin, pour tous, rez-de-jardin, pour chercheurs et chercheuses, autour d’un jardin clos. Dans cette bulle, le livre des livres demande à être rêvé.
Vagabondage
« Le génie de Colette a su dire avec justesse l’intimité sensitive de la femme », écrit Julia Kristeva dans le bel essai qu’elle a consacré à Colette. Ochi n’a pas ce talent génial, mais d’un livre à l’autre, à travers la gourmandise, c’est le plaisir de la lecture qui se réveille et s’avive.
Des mondes surgissent qui vous renvoient au plus réjouissant, au plus vrai, au plus secret de vous-même. Lorsque la maison familiale des vacances, si vous en aviez une — moi j’y ai dévoré tout Colette, comme l’essayiste et romancière Chantal Thomas, avec émerveillement —, ouvrait chez Claudine sur l’harmonie des fondations et des chants d’oiseaux : « Et dans la lucarne carrée, au-dessous de la poulie à fourrage, n’eût-elle pas aperçu, en clignant les yeux, ces deux taches pâles dans le foin : le visage d’un jeune garçon et son livre ? »
Ochi Tsukiko, Huit minutes à pied de la gare de Kamakura, Arles, Éditions Picquier pour la traduction française, 2026, 325 pages, avec des recettes et des illustrations.
![Vue de l’œuvre de Chiharu Shiota Accumulation—Searching for the Destination [Accumulation – en quête de la destination] (2014/2026), dans l’exposition Chiharu Shiota : Les frémissements de l’âme au Musée des beaux-arts de Montréal. Collection de l’artiste. © Chiharu Shiota / VG Bild-Kunst, Bonn / CARCC Ottawa 2026. Photo MBAM, Julie Ciot](https://lesartsze.com/wp-content/uploads/2026/09/Shiota_comm-_DSF9895c_JC-MOD-360x180.jpg)





























































