À l’heure où Montréal s’apprête à célébrer les 50 ans de l’ouverture des Jeux olympiques de Montréal, un spectacle très attendu au festival Montréal Complètement cirque, avec ses 13 spectacles en salle et 4 en extérieur, nous gratifie d’un sensible et tendre pastiche de ce mémorable événement international et montréalais.
En ouverture, un gentil animal à fourrure blanche nous accueille. C’est non moins que le directeur de la troupe. Et le spectacle commence, devant les estrades pleines de la TOHU. L’ambiance est électrique, la salle prête à participer. La musique commence, elle sera forte. Un ruban de texte défile sous nos yeux.
« Et toi estimerais-tu ta propre nature moins que le graveur sa gravure ? Que le danseur son art de la danse ? Que l’avare son argent ? Ceux qui se passionnent pour quelque chose ne pensent ni à manger ni à dormir, pourvu qu’ils accomplissent ce qui leur tient à coeur et ce qu’ils aiment. » La phrase prêtée à Marc-Aurèle, un empereur latin connu pour sagesse stoïque, donne la clé du show.
Pour en saisir l’esprit, il ne faut pas manquer ce départ. Tout est là, revendiqué, la passion, la force d’accomplir des exploits, la vie au service de l’art, l’engagement de chaque existence pour la perfection. Celle du sport, du cirque, du spectacle, le goût de vaincre ses peurs et de dépasser ses limites. Cela force le respect : le cirque n’est pas une farce, ni un simple jeu, mais un art, où chacun·e va jusqu’au bout.
Du courage
Il en faut, du courage, pour s’élancer dans les airs, ne plus sentir son poids et se dégager de l’attraction terrestre. Ou faire comme si. Des gradins, la magie s’est fait attendre, l’artiste s’est préparé, enduit les mains de talc, s’est concentré.
Soudain, on y est. Dans le rêve, la perfection du geste et de l’exercice! On gagne la beauté sublime aux numéros de tremplin : car l’athlète Novák, un fameux champion, s’envole littéralement dans les hauteurs du chapiteau, troue la lumière, touche le firmament, léger comme un obus, précis comme une arme. Il s’adonne à son sport avec aisance, ténacité, insistance, jamais lassé, laissant éclater sa jouissance, qui devient instantanément la nôtre.
C’est merveilleux. Pourtant, ce moment de grâce ne vient pas seul. Il est entouré de doutes, que certains formulent au micro. Je traduis. Où mène la compétition ? Que faire de l’excellence, d’une jeunesse hardie mais vite reléguée, que faire de ces vrais talents? La réponse est Au cirque ! Sautez, virevoltez, dansez maintenant !
Bien sur, ce n’est pas la seule issue, pour ces corps superbes, ces athlètes de haut niveau. Mais pour notre plaisir de public, c’est assurément la meilleure.
De la détermination
L’histoire de St.art — abréviation de Saint art —, s’intéresse à ce qu’il advient de ces jeunes performeurs, au sens concret du terme, voués à devenir des champions sans or. Seul l’entraineur arbore les lauriers. Ces athlètes se rendent compte qu’il y aura toujours quelqu’un de meilleur… Ils sont arrivés près du podium sans y grimper. Mais ils ont tout livré de leur corps, de leur volonté, de leur endurance, et tout sacrifié pour décrocher le pompon. Il leur reste la jouissance infinie que le sport de haut niveau procure à l’excellence. Mais la gloire leur échappe.
La compagnie La Putyka affiche ses couleurs, celle d’une équipe nationale tchèque, forte de ses athlètes. Des danseuses, au plus parfait d’elles-mêmes, viennent aussi assurer leurs rebonds et corps à corps habiles. Avec une certaine lenteur et beaucoup de beauté, ils et elles démontrent leur agilité, sans cacher, avec genouillères et pansements, que, parfois, ils et elles se sont blessé·es.
Sans qu’ils ou elles soient parvenu·es à remporter la médaille convoitée dans chaque discipline de compétition, au javelot, à la course, ils ont eu leurs athlètes glorieux, qu’on voit passer sur un écran. Ceux d’aujourd’hui sont cadrés par des matelas de lumière, qui protègent la passion. C’est du moins ce que raconte cette mise en scène aux buts élevés, sans que le seuil de l’idéal soit jamais crevé.
Une relève à l’échelle humaine
Au début du spectacle, Rostislav déambule sur la piste avec son masque de vache (ou d’animal cornu). Il accompagne en clown blanc sa compagnie, depuis longtemps dévouée aux acrobaties, facéties, danse, musique et jeux de scène. On est au cirque, mais d’abord en salle d’entrainement, en studio de danse, avant de voir les anneaux, le tremplin, le mur d’escapade et les cerceaux magiques.
On a beau ne pas connaitre les six générations de marionnettistes célèbres qui hantent cette compagnie, leurs marionnettes et leur humour pragois, on perçoit vite leur signature : ce sens humain de la troupe et de la performance, ce rire et ce rêve, plus adulte qu’enfantin, de tous les âges, qui persiste dans la compagnie.
Défis déjantés, dit reprogrammé général de l’événement. C’est ici le contraire, l’existence des ratés qui donnent ses nuances et sa tendresse à la beauté. Je n’ai pu m’empêcher de penser à ce que cela dit de très actuel : « Et si le raté était moins une chute qu’un moyen d’avancer ? Seul les ratés me plaisent », assume chez nous Karianne Trudeau Beaunoyer, à Radio Spirale. Il me plait d’entendre revendiquer cette modestie et cette attitude raisonnable. C’est ce que j’ai vu dans ce très beau spectacle de cirque, enfin débarrassé de tout excès.
On suit donc chaque discipline avec son ambivalence, l’esprit de la relève, l’exploit personnel à atteindre, les risques du métier. Aussi, les numéros d’anneaux, rendus plus sensibles par le fait que toute élévation par poulie est vue, les changements d’éclairages, le soin de l’autre, tout nous ramène à la solidarité, à la troupe, à l’effort partagé et guidé.
Venus de Prague, les frères Rosťislav and Vítek Novák, foundateurs du Cirk La Putyka, en 2008, présentent ici ce spectacle St.art, à Montréal pour la première fois. On avait pu voir d’eux Runners en 2003, et une des premières scènes en rappelle le titre, avec une longue séance d’entraînement sur un tapis roulant, qui nous renvoie à l’idéal de toujours mieux faire, et de s’épuiser, sans atteindre voire dépasser l’idéal athlétique convoité.
Les artificiers
Le spectacle met en vedette Rota jr et Matyáš Novák, champion tchèque de trampoline et de lancer du javelot, un trampoline athlétique, et Charlie Wheeler et Martin Kadrnožka, experts acrobates de la roue Cyr, et leur consoeur au cerceau aérien, deux jeunes vedettes sur un mur d’escalade, de danseuses, un mélange aussi surprenant que spectaculaire. Casque et combinaison de Lando Norris, snowboard d’Eva Adamczyková, kayak de Vavřinec Hradilek. Le spectacle intègre de véritables équipements d’athlètes de haut niveau. Dans le spectacle, des photos rappellent les héros du sport national. Concepteurs sonore et visuel, aérien et vidéo, scénographe, créateurs de lumière, entraineurs circassiens, consultants sportifs, tout cela se décline aussi au féminin.
Artistes : Matyáš Novák, Rostislav Novák, Martin Kadrnožka, Žaneta Musilová, Helena Nováčková, Šárka Říhová, Metoděj Vykydal, Charlie Wheeller, Xenia Stathouli. Auteur et metteur en scène, Rostislav Novák, Chorégraphes et co-auteurs, Jozef Fruček, Linda Kapetanea, Costumière, Kristina Záveská. Dramaturge Vít Neznal. Compositeurs Kryštof Záveský, Jan Balcar.
Du 7 au 12 juillet à La TOHU, à Montréal. 6 ans et +






























































