C’est ce soir (9 mars 2022) qu’avait lieu le premier des trois concerts de l’Orchestre symphonique de Montréal auxquels devait participer le pianiste russe Alexander Malofeev, dont le retrait a été annoncé 24 heures plus tôt. L’OSM a cédé aux pressions de la communauté ukrainienne, comme l’avait fait la Vancouver Recital Society, il y a quelques jours. La censure liée à la guerre en Ukraine a-t-elle maintenant atteint Montréal ?
Silence radio
Malgré la situation hors du commun, personne à l’OSM n’a jugé bon s’adresser au public un peu déboussolé, par les circonstances chamboulant cette soirée. Plusieurs spectateurs avaient acheté leurs billets, entre autres, pour voir le jeune virtuose russe. Ce dernier a d’ailleurs présenté, comme prévu, deux concerts à Buffalo, en fin de semaine dernière.
Les responsables du Buffalo Philharmonic Orchestra ont alors expliqué qu’il reconnaissent le gravité du conflit en Ukraine, tout en maintenant Malofeev à l’affiche, car ils croient au pouvoir de guérison de la musique dans les moments les plus troublants («We believe in the healing power of music in the most troubling times», The Buffalow News).
De son côté, l’OSM a publié un communiqué justifiant sa décision par «l’ampleur des graves répercussions sur la population civile de l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe…». Dans un très bref commentaire à la télévision, Lucien Bouchard, président du conseil d’administration de l’OSM a dit : «Ce n’est pas une question simple, comme vous savez. C’est complexe. C’est lourd.»
Alors, pourquoi avoir attendu le 8 mars pour annoncer le retrait du pianiste russe, sachant que la guerre est en cours depuis le 24 février ? Et surtout, pourquoi ne pas venir faire brièvement le point devant le public réuni à la Maison symphonique ?
Ce silence radio contraste avec la gestion de crise dont on a fait preuve à l’Orchestre métropolitain, le 27 février dernier, alors que l’Ukrainien Serhiy Salov a remplacé à la dernière minute le pianiste invité qui s’est déclaré malade. Non seulement le directeur général de l’OM, Jean Dupré, a pris la parole pour sympathiser avec l’artiste ukrainien dont le pays natal est en guerre, mais maestro Nicolas Ellis a trouvé les mots pour souhaiter la bienvenue aux spectateurs russes présents dans la salle.
Confusion
Contrairement à l’Orchestre métropolitain qui a réussi à dénicher un pianiste de remplacement en un temps record, l’OSM a plutôt supprimé du programme le Concerto pour piano no 3 du compositeur russe Prokofiev. Rappelons qu’il s’agit d’une oeuvre importante dans l’histoire de l’OSM qui l’a enregistrée avec Martha Argerich sous la direction de Charles Dutoit (EMI, 1998). Cet album avait d’ailleurs obtenu la note maximale (10) du Répertoire des disques compacts, un mensuel français consacré aux disques de musique classique et publié de 1988 à 2004.
S’il fallait sacrifier le Prokofiev, l’OSM aurait-il pu offrir une autre oeuvre avec un soliste ? On a plutôt remplacé le Concerto (27 minutes) par Ouverture tragique, op. 81 de Brahms (13 minutes), jouée dès le début du concert et suivie de Deux mélodies élégiaques de Grieg (5 minutes). Résultat, après 18 minutes de musique, les instrumentistes quittèrent la scène au grand étonnement des spectateurs qui ne s’attendaient pas à un entracte.
La pause aura duré plus de 20 minutes, après quoi le chef américain Michael Tilson Thomas est revenu pour diriger la Symphonie no 9 en do majeur de Schubert. Le chef américain a pris le temps de boire une gorgée d’eau entre deux mouvements, alors que ce concert était capté pour webdiffusion. De son côté, le public a applaudi après chacun des mouvements !
La nationalité avant l’art ?

Quant au pianiste désinvité par l’OSM, il s’est exprimé sur Facebook. Il dit avoir refusé de faire des déclarations aux journalistes, car cela le rend mal à l’aise et parce qu’il craint pour sa famille en Russie : Je crois que la culture russe, la musique russe en particulier, ne devrait pas être ternie par cette tragédie, bien qu’il soit impossible de rester en dehors de ça désormais. Honnêtement, tout ce que je peux faire, c’est prier et pleurer.
L’artiste de 20 ans ajoute que personne ne devrait être jugé sur la base de sa nationalité et il se demande : «… pourquoi, en quelques jours, le monde entier est-il retourné dans un état où chaque personne a le choix entre la peur et la haine ?»
Même si le retrait d’un artiste et le chambardement d’un programme de concert sont peu de chose à comparer avec les horreurs de la guerre en cours, le public est en droit de s’interroger quand on bouscule ainsi ce qu’on lui a promis, sans même se donner la peine de lui adresser la parole.
Michael Tilson Thomas : Monumental

Crédit : Antoine Saito
À la Maison symphonique : le 9 mars à 19h 30 / le 10 mars à 19h 30 / le 13 mars à 14h 30
Nouveau programme :
Brahms, Ouverture tragique, op. 81 (13 min)
Grieg, Deux mélodies élégiaques, op. 34 : II. « Våren » [Dernier printemps] (5 min)
Schubert, Symphonie no 9 en do majeur, D. 944, « La Grande » (48 min)




























































