
Le réalisateur de Mon Crime et Été 85 s’attaque au monument d’Albert Camus. Entre archives coloniales, noir et blanc métaphysique et quête d’identité, il nous livre les clés de son adaptation de L’Étranger.
1. Pourquoi avoir choisi d’adapter ce monument de la littérature maintenant, et avec Benjamin Voisin dans le rôle de Meursault ?
François Ozon : C’est né d’un choc de relecture. Je travaillais sur le portrait d’un jeune homme désabusé et on m’a suggéré de relire Camus. Ce fut une révélation : le roman rejoignait exactement ce que je voulais raconter, en plus fort ! Pour Meursault, Benjamin était une évidence. C’est un rôle de pure composition pour lui qui est si extraverti. Je lui ai demandé de se taire, d’être en retrait. Pour moi, Meursault est un cinéaste : il regarde les autres jouer leur vie comme sur une scène de théâtre sans jamais mentir lui-même.
2. Le film est en noir et blanc et intègre des images d’archives. Était-ce une volonté de politiser le récit ?
F.O. : Il était essentiel de contextualiser. Camus écrit en pleine colonisation française et je voulais que cette réalité soit présente. Le noir et blanc, au-delà de l’esthétique, apporte une dimension métaphysique et une distanciation qui correspondent au regard de Meursault. N’ayant pu tourner à Alger pour des raisons politiques, les archives m’ont permis de montrer la beauté de la Casbah et du port des années 30, tout en rappelant la vision idéalisée qu’en avait la France à l’époque.
3. Vous avez donné une place plus importante aux femmes, notamment à Marie et à la sœur de « l’Arabe ». Pourquoi ce choix ?
F.O. : Le roman offre une vision assez toxique des hommes : entre Raymond qui frappe sa maîtresse et Salamano son chien, il fallait un contrepoint humaniste. J’ai tiré un fil que Camus avait seulement esquissé. Djemila, la sœur de la victime, a enfin un prénom et une voix dans le film. Elle est là pour témoigner qu’au procès, on ne parle jamais de son frère assassiné. C’est ma manière d’apporter un regard d’aujourd’hui sur cette douleur encore vive entre la France et l’Algérie.
« Mettre en images l’histoire de Meursault a été un moyen d’essayer de percer son mystère. Je ne sais jamais vraiment à quoi mes films vont ressembler avant de les tourner. » — François Ozon

Côté Casting : La direction d’acteurs selon Ozon
Dans ce film, vous réunissez une « famille » d’acteurs (Benjamin Voisin, Rebecca Marder, Swann Arlaud). Comment avez-vous sculpté leurs performances pour incarner ces archétypes ?
François Ozon : C’était un défi passionnant car la plupart des personnages de Camus sont des énigmes. Il a fallu les « nourrir » de mots et de silences.
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Benjamin Voisin (Meursault) : C’est son rôle le plus difficile. Benjamin est solaire, il bouge tout le temps. Je l’ai forcé à l’immobilité et au retrait. Je voulais qu’il dégage une sensualité opaque, presque animale, sans jamais chercher à expliquer ses actes.
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Rebecca Marder (Marie) : Je voulais que le spectateur tombe amoureux d’elle, même si Meursault reste émotionnellement indifférent. On a travaillé sur une sensualité solaire, une joie de vivre qui fait office de contrepoint à la noirceur du récit.
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Denis Lavant (Salamano) : Pour lui, l’indication était claire : il devait ressembler à son chien ! Avec son visage marqué, il apporte une dimension à la fois effrayante et bouleversante, comme un « Charlot » qui aurait mal vieilli.
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Pierre Lottin (Raymond) : Je lui ai demandé de s’inspirer de la gouaille de Jean Gabin dans les années 30. Au final, il a créé un personnage de « voyou » charmant et inquiétant, parfait pour incarner cette toxicité masculine que je voulais souligner.
« Le piège était de projeter Camus dans le personnage de Meursault. Il fallait que les acteurs habitent leurs rôles avec leur propre mystère, sans chercher à justifier l’absurde. »
Photos : Carole Bethuel



































































