Après plusieurs années de retrait, André Sauvé revient avec une proposition scénique qui échappe aux catégories habituelles. Ni tout à fait un spectacle d’humour, ni tout à fait une pièce de théâtre, encore moins une conférence, l’œuvre s’impose comme une forme hybride où la parole devient un outil d’exploration du réel. Il y a, dans ce tout nouveau spectacle intitulé Naturellement, quelque chose de déstabilisant et, paradoxalement, d’apaisant.
Dès les premières minutes, Sauvé installe un rythme à contre-courant. Ici, pas de rafales de rires ni de mécanique comique reconnaissable. Le rire surgit, oui, mais de manière irrégulière, presque accidentelle, comme un effet secondaire d’une pensée en mouvement.
Ce refus de l’efficacité humoristique peut dérouter; on est loin du modèle « une ligne, un punch ». Pourtant, c’est précisément dans cet écart que le spectacle trouve sa force. Car malgré ce rythme inhabituel, Sauvé capte entièrement l’attention. Le public est tenu, non pas par l’attente du prochain rire, mais par la qualité du récit, par la précision de la parole, par une manière très maîtrisée de faire évoluer la pensée en direct. On écoute, simplement, parce que c’est captivant.
Quelques interludes viennent toutefois ponctuer ce flux. À de rares moments, l’humoriste se met à danser, laissant au public l’espace d’absorber ce qui vient d’être dit. Ces respirations, loin de casser le rythme, en font partie intégrante : elles prolongent la pensée autrement, par le corps, et permettent au spectateur de rester dans le mouvement plutôt que d’en sortir. Étonnant qu’il n’en profite même pas pour prendre une gorgée ou deux.
La pensée en mouvement
Le cœur du spectacle repose sur une idée simple en apparence : observer la nature pour mieux comprendre la vie. Mais sous cette simplicité se déploie une architecture étonnamment rigoureuse. Exactement à l’image de la nature qu’il raconte où, en apparence, ça semble être le calme plat, alors qu’en réalité, lorsqu’on observe la nature de très près, c’est le chaos total !
À travers une série d’images — son jardin qu’il cultive depuis une dizaine d’années, l’eau qui y circule, le cycle du compost, un pneu crevé (!) — Sauvé construit une véritable philosophie du mouvement. Chaque anecdote agit comme une variation sur un même thème : rien n’est fixe, tout se transforme, et l’humain souffre précisément de sa résistance à cette évidence.
Le segment sur la crevaison notamment, s’impose comme un moment charnière. En découpant l’expérience en étapes quasi universelles, Sauvé transforme un incident banal en expérience partagée. La démonstration est limpide, mais jamais didactique : elle passe par le récit, par le corps, par le vécu.
Le réel contre l’image
L’un des fils conducteurs les plus puissants du spectacle est le décalage entre ce que l’on vit et ce que l’on imagine vivre. Sauvé y revient sans cesse : dans le souvenir d’enfance, dans les relations, dans les voyages, dans la manière même de raconter sa propre vie.
Ce thème, déjà présent dans ses œuvres antérieures, atteint ici une forme de maturité. Il ne s’agit plus seulement de pointer l’illusion, mais de montrer concrètement comment elle s’installe et surtout, comment elle nous éloigne du réel.
Un parcours évolutif
Depuis ses débuts, André Sauvé a toujours occupé une place à part. Son premier spectacle reposait sur une déconstruction du langage; Être introduisait une dimension plus introspective; Ça poussait l’abstraction à son paroxysme.
Avec Naturellement, il opère un déplacement majeur : il ne cherche plus à déconstruire, mais à reconstruire une cohérence. Là où ses précédents spectacles pouvaient donner l’impression d’un éclatement, celui-ci propose un fil conducteur clair, presque apaisé. L’abstraction cède la place à l’incarnation, le concept à l’expérience vécue.
Entre fascination et exigence
Cette cohérence nouvelle a toutefois un prix : celui de l’exigence. Naturellement demande une attention soutenue, une disponibilité. Le spectateur n’est pas pris par la main ; il est invité à suivre, à accepter les détours, à habiter les silences.
Par moments, la densité du propos peut sembler appuyée, voire redondante. Certaines idées sont martelées sous plusieurs formes, au risque d’alourdir le rythme. Mais cette insistance participe aussi à la démarche : elle mime la répétition du vivant, ses cycles, ses retours.
Une conclusion sans conclusion
Le spectacle ne se termine pas par une chute, mais par une ouverture. Il ne livre pas de réponse définitive, mais une posture : celle d’« aller avec » ce qui est, sans chercher à le figer.
Avec Naturellement, André Sauvé signe une œuvre de maturité qui confirme son statut d’artiste inclassable. Plus lente, plus dense, moins immédiatement drôle que ses précédentes propositions, elle n’en est pas moins profondément marquante. Au point où on aimerait avoir sa vie en campagne.
Bref, il s’agit là d’une œuvre qui ne cherche pas à séduire, mais à transformer le regard et c’est précisément pour cela qu’elle risque de diviser tout en s’imposant, pour certains, comme l’une des propositions scéniques les plus singulières du moment.
Plusieurs dates sont au programme d’ici la fin de l’année. Procurez-vous vos billets ici.
Toute les photos sont ici.

























































