Deux siècles de bohème artistique à Paris, concentrée dans un seul lieu. Le Nobel Patrick Modiano raconte. Vous les reconnaissez, ou pas, ses personnages défilent. À quatre mains, les numéros s’égrènent, enlevés, drôles. On est Rive gauche, au 70 bis d’un immeuble parisien.
Aimez-vous Paris ? Paris artiste, Paris des musées, des galeries, des jardins et des ateliers, son charme unique, l’attrait est toujours là. Nul mieux que Patrick Modiano ne vous conduira dans ses méandres et les secrets d’une simple adresse à Montparnasse. Rendez-vous au 70 bis, rue Notre-Dame-des-Champs, pour une tranche d’histoire.
Livre de collaboration littéraire et documentaire, 70 bis entrée des artistes est une farandole, menée par Patrick Modiano et Christian Mazzalai, compositeur. Bouquet de récits en brefs chapitres, l’ouvrage est illustré de photos. C’est à la fois un bottin mondain et une frise d’originaux, venus des quatre coins de la terre hisser pavillon. Ils y dissipent leur vie bohème, au gré des hasards, des amours, des talents et des affinités.
À la fin du XIXe siècle, une centaine d’artistes ont alors leur adresse officielle dans ce quartier. Autour, c’est la campagne. Mais en remontant vers la Seine, une agitation croit : ce sont les bruits de la vie, la joie des nuits, et les théâtres où aboutissent jeux et pirouettes.
Une adresse miraculeuse
Il a suffi d’un hasard pour que l’enquête débute. Un carton de carnets, sortis d’une cave, où sont pliés des articles de journaux, des lettres, des photos, et voici que l’archive veut vivre. C’est précis, presque technique. Les auteurs fouillent ici et là, livres et images, recueillent encore des témoignages. Plus on en apprend, plus on veut savoir. À lire aussi, pas question de sauter une page.
Monet, Sisley, Renoir et les Impressionnistes, ils vivent tous là. Courbet, qui ne les aime guère, à deux pas. Bouguereau, aussi ; puis Gauguin, débarqué de Tahiti ; Cézanne, dans le coin. Ils s’y retrouvent, écrivains, critiques, peintres, sculpteurs et leurs invités, une faune de créateurs. Et bien sûr, il y a leurs modèles, ces beaux et belles qui inspirent et lèvent les coeurs.
Elles sont américaines, binaires et pas : Paris est la seule ville où elles peuvent suivre des cours d’art. Ils sont plein aux as, d’autres parasites, ils font la fête, tous et toutes ont leur mot sur l’art. Ils ont fui la Russie, quitté la Scandinavie, baroudé depuis le Mexique. L’argent n’est pas l’essentiel : les un·es tombé·es en disgrâce, les autres, étoiles montantes. L’équilibre, c’est le partage.
Un livre d’art
Aussi attachant que documenté, cet ouvrage épatant vaut pour ses scènes de groupe, ses visages, ses costumes démodés, ses traits à demi effacés, ses statues érodées. Un singe y fait son numéro. On entre dans le rêve d’un Paris où tout est gouaille, audace, poésie et amitiés sans façon.
Matisse y donne des cours. Camille Claudel loue un atelier à trois pas de là. Le jeune Proust et le musicien Hahn y croisent nécessairement le Gotha, tandis que le vieux Rodin aspire les jolies modèles, avec leur espoir de percer. Certains s’y sont installés, d’autres en ont rembarqué les secrets.
Des humeurs et des dialogues truculents
Le sel de ces récits tient au mélange d’anecdotes et de mises en situation. Les historiettes fourmillent, voici côte à côte des adversaires politiques, tels Hemingway et Ezra Pound. Joyce, invité pour quelques jours, resta vingt ans à Paris. Sait-on que le fanfaron Gurdjieff, avec ses trafics, y faisait la pluie et le beau temps ? Que Katherine Mansfield, sortie de chez les Woolf, trouva la mort chez lui ?
Tout plaît ici à Modiano, perçant les profils louches et les années noires. À deux, il s’émerveillent. Malgré les guerres qui déciment Paris, un roulement continu de faune humaine anime cette cour des miracles, ces ateliers, ces chambres où on passe un temps et ces appartements aux papiers peints déchirés.
Lire, c’est recueillir à son tour. Dans ce montage d’un lieu en mouvement, rien à voir avec un dictionnaire, c’est un film animé, un « gai savoir » répété du gai Paris, une boîte à dialogues, une rencontre avec Montparnasse. Comme si vous y étiez…





























































