Combien sommes-nous à avoir été fascinés par le film de Vincent Munier, La Panthère des neiges, une aventure himalayenne conduite par Sylvain Tesson ? Entrez maintenant dans les nuages mêlés de lune et d’éther du Grand Est de la France, sur la musique originale de Warren Ellis, le violoncelle de Dom La Nena et la voix de Rosemary Standley, de l’ensemble Birds on a Wire. Vous voici en compagnie de trois générations d’hommes, dont le nom à retenir est Munier.
Dans une brume cotonneuse, des bruits nocturnes se laissent capter. Le jeune Simon, emmitouflé dans sa parka, fait le guet. Guidé par son grand-père, le naturaliste Michel Munier, il apprend à lire les signes du langage des oiseaux. Frôlement d’ailes, interpellation de couple, cris de reconnaissance, identité sonore, les oiseaux vivent quand tous les moteurs, les pas et les respirations se sont tus.
« J’ai cru que je rêvais » … À la lumière d’une chandelle, Michel Munier décante la magie de la vie sauvage, trésor de sa vie. Les heures creuses innombrables, et l’effraction d’un animal sauvage, dans une pluie d’or tombée de l’atmosphère : le grand Tétras, oiseau fantôme, surgit durant quelques secondes d’un matelas de brindilles ; il a dix mille ans d’histoire et n’est audible qu’au moment de sa parade, au milan d’une nuit norvégienne.
Chasser l’invisible
L’affût est un art. Des petits coeurs battent dans la forêt endormie des Vosges. Un lynx feule. Les trois hommes se glissent parmi les ombres, retrouvant les réflexes des chasseurs aux pieds nus, l’arc en bandoulière. La caméra de Vincent Munier tourne le mystère de la vie invisible : dans une bande blanche d’aube, les sarcelles s’ébrouent ; entre alors, majestueuse, une biche miraculeuse, toute ouïe de ses pavillons frémissants. Son faon la suit en cabriolant, et la famille se reconstitue autour du grand cerf qui lâche un brame caverneux.
Si la beauté du film se racontait image par image, un livre s’écrirait tout seul. Sa signature ? Ce serait la nature, racontant ce qu’elle est : le mystère de la vie. Quand l’invisible se présente, le bruit des humains n’est plus qu’un vacarme agressant et grossier, plus rude que le combat des mâles s’encornant pour remporter la gracieuse femelle qu’ils convoitent.
La caméra est puissante, le jeune garçon dirige la coupole de son et enregistre la grive musicienne. Les hommes chuchotent en évoquant le temps où la nature s’observait à l’oeil nu, les sens aiguisés. Et un tel film fait davantage pour restituer les qualités et la traque des peuples premiers qu’un folklore inventé.

Le temps retrouvé
C’est un brin d’herbe dans la rosée. Une toile d’araignée qui se balance. Une aube rose, un crépuscule mauve, une nuit argentée. Au-delà des mots, il y a des images de la réalité. Un spectacle prodigieux du monde sans nous. Mais quel est ce bonheur, soudain retrouvé, à regarder ce film exceptionnel ?
Qui aura pris le temps de voir des documentaires tels Canada, la force de la nature – Le Québec boréal (2026), Une vie sur notre planète (2020) du naturaliste David Attenborough, La Sagesse de la pieuvre (2020) ou Océans (2009), qui a vu Microcosmos, le Peuple de l’herbe (1996), ou encore Dauphins (2000), saura que la richesse du monde animal dépasse parfois la fiction, comme celle du mythique Le Grand Bleu de Luc Besson, en 1988, qui marqua ma génération.
La beauté de la nature est à notre porte, mais quand nous la disons à notre portée, nous pensons à faire main basse sur ses dons. Au contraire, un sens aigu de liberté, de délicatesse, de perception accrue et une technique sophistiquée et respectueuse transcende nos gestes. Dans notre prime enfance, nous étions fondus à l’espace. Un jour, nous avons quitté cet état et acquis l’autonomie. Mais l’expérience de dépendance que nous en gardons revient en force avec ce film merveilleux.

Un bien commun
« La nature n’est pas qu’un grand spectacle, mais avant tout une vie partagée. » : l’esprit de ce document, qui remercie les forestiers et les écrivains — Bobin, Muir, Descola, Morizot, Giono, Genevoix, …— qui l’ont inspiré.
Vincent Munier a tourné pendant dix ans. Il a fallu des milliers d’heures d’affût pour ce film. Un an, pour les scènes familiales à l’intérieur des cabanes. Les prises de vue sont le fait de caméras Nikon Z9 et Nikon Z8, entièrement silencieuses. De super téléobjectifs 400mm et 600mm, avec optiques focales grossissantes, ont été utilisées pour saisir ombres et lueurs à grande distance, d’une précision exceptionnelle. Des pièges photographiques et des caméras à détecteur thermique ont été disposés. La réalisation finale est confiée à des spécialistes de la biologie animale. Un travail complexe et admirable, à voir absolument.
LE CHANT DES FORÊTS, documentaire, 2025, 95 minutes. Directeur de la photographie : Vincent Munier. Images additionnelles : Léo-Pol Jacquot, Lao Poitrin. Montage : Laurent Joffrion, Vincent Schmitt. Étalonnage : Nicolas Vrignaud. Musique originale de Warren Ellis, avec Dom La Nena et Rosemary Standley. Archives et montage des sons de la nature : Marc Namblard et Vincent Munier. Montage son direct : Romain Cadilhac. Montage son global : Olivier Touche, Lucas Le Néouanic. Bruitage : Nicolas Fioraso.
Whispers in the Woods de Vincent Munier (2025) – Unifrance

































































