La grande comédie musicale de l’été, c’est sans contredit Les Misérables de Juste Pour Rire. J’ai assisté à la première, et quel spectacle! Pourquoi revoir une œuvre montée d’innombrables fois? Parce que cette production offre un souffle résolument cinématographique, donnant l’impression d’assister à un grand film. Avec 36 artistes de grand talent sur scène et 16 musiciens en direct, l’ampleur est saisissante. On comprend sans peine pourquoi cette mise en scène, créée en France, a remporté le Molière du meilleur spectacle musical en 2025. Même si vous connaissez déjà Les Misérables, cette version mérite le détour.
Au XIXe siècle, l’ancien forçat Jean Valjean, en liberté conditionnelle, est poursuivi toute sa vie par l’inspecteur Javert. En chemin, il arrache la jeune Cosette aux Thénardier et l’emmène à Paris, où elle tombe amoureuse de Marius, un jeune révolutionnaire prêt à se battre pour son pays.
La mise en scène de Ladislas Chollat et Benoit Landry impressionne par l’approche cinématographique où les déplacements deviennent une véritable chorégraphie. Qu’il s’agisse de l’arrivée à Paris ou de l’impressionnante parade «À la volonté du peuple», chaque tableau semble tout droit sorti d’un film. Même «La transaction», une scène pourtant toute en simplicité où Jean Valjean rachète Cosette, devient un moment de grâce, culminant sous une magnifique chute de neige. Chaque détail est pensé avec soin, au point où l’on oublie presque assister à une comédie musicale.
Alex Gaumond est un Jean Valjean remarquable. Fort de sa carrière sur les scènes du West End de Londres, l’artiste québécois livre une interprétation d’un naturel désarmant. Sa voix, aussi puissante que nuancée, passe de graves profonds à des aigus éclatants, avec un falsetto impressionnant et un vibrato parfaitement maîtrisé. La transition entre le jeu et le chant se fait avec une fluidité déconcertante. Son interprétation de «Comme un homme» est tout simplement renversante.
Dominique Côté campe un Javert convaincant. Le baryton, bien connu au Québec autant pour ses rôles en comédies musicales que pour sa carrière en musique classique, impressionne par une voix mature et solidement maîtrisée. Son interprétation de «Sous les étoiles» lui vaut une ovation bien méritée, tandis que «Le suicide de Javert» marque l’un des moments forts du spectacle. Face à Alex Gaumond, les deux voix, pourtant très différentes, s’opposent avec force dans «La confrontation».
J’ai beaucoup aimé Klara Martel-Laroche dans le rôle de Fantine. Tout en nuances, elle passe de la douceur à une puissance saisissante grâce à un belting parfaitement maîtrisé.
Le couple Thénardier, incarné par Roger La Rue et Debbie Lynch-White, apporte une bouffée d’air frais à un récit sombre. Leur énergie comique devient un véritable moteur de divertissement, salué par plusieurs applaudissements. Debbie Lynch-White fait mouche avec un sens du comique irrésistible. La chanson «Maître Thénardier» est un petit bijou, tout comme la scène du mariage, où elle pousse même l’accent québécois pour accentuer la familiarité du personnage.

Cosette adulte est interprétée par Amélie Baland-Capdet, une soprano lyrique aux aigus lumineux et au vibrato tout en douceur. Face à elle, Nathan Bois-McDonald prête sa voix à Marius, formant un duo vocal harmonieux, particulièrement dans «Le cœur au bonheur». Il gagne en intensité dans son solo «Seul devant ces tables vides», un moment qui touche visiblement le public.
Kenza Nejmi, dans le rôle d’Éponine, marque les esprits avec son interprétation sensible et habitée. Son solo «Mon histoire», livré avec naturel et intensité, est chaleureusement applaudi. Elle touche davantage dans «Un peu de sang qui pleure», porté par une voix légèrement tremblante, mais toujours juste et maîtrisée.
Le jeune Gavroche, interprété par Oskar Léonard (en alternance avec Ismaël Perceval Faucher-Zitouni), vole littéralement la vedette. À seulement 9 ans, il séduit la salle entière par la justesse de sa voix et son innocence désarmante. Difficile de résister à ce personnage. Parmi toutes les productions de «Les Misérables» que j’ai vues, il s’agit du meilleur Gavroche.
Renaud Paradis est méconnaissable dans le rôle de l’Évêque, un registre qui met en valeur sa voix. Habitué à le voir dans d’autres rôles, on découvre ici une facette plus riche et plus affirmée, qui gagne en impact.
Stanley Kassa se démarque dans le rôle d’Enjolras par une voix imposante et puissante, particulièrement mise en valeur dans «Le café des amis de l’ABC / Rouge». Il est soutenu par l’ensemble de ses camarades, qui offrent une belle réplique chorale renforçant l’énergie du groupe.
La grande force de cette production réside aussi dans sa troupe, aux talents vocaux multiples. En chœur, ils s’imposent par leur énergie et leur puissance. «Quand un jour est passé» impressionne par la précision des mouvements et la cohésion de l’ensemble. La fin du premier acte, «Le grand jour», se conclut sur une ovation du public. Quant à la finale, «C’est pour demain», elle pousse encore plus loin l’enthousiasme, avec une ovation debout avant même la dernière note.
Les décors et les costumes jouent un rôle central dans cette production. Avec plus de 1000 costumes, 300 accessoires et éléments scéniques, l’ensemble impressionne par son ampleur. Les projections animées et les éclairages, d’une grande beauté, installent une véritable atmosphère cinématographique et facilitent la lecture d’une histoire en perpétuel mouvement. On salue l’ingéniosité du décor de la taverne, l’imposant Paris d’autrefois, et surtout la barricade, qui a suscité des applaudissements.

Impossible de passer sous silence l’orchestre de 15 musiciens dirigé par David Terriault. Diriger et interpréter près de trois heures de musique ininterrompue relève de l’exploit. Ici, la musique porte réellement le récit, notamment dans les scènes de bataille à la barricade où elle devient moteur dramatique. On note une orchestration aux accents plus modernes. L’attention portée à la sonorisation est à la hauteur, notamment grâce à l’ajout de caissons de graves qui renforcent l’impact sonore de l’ensemble.
Cette production de «Les Misérables» se distingue par son accessibilité et sa vision résolument cinématographique. Portée par une distribution québécoise de haut niveau, elle démontre le savoir-faire d’ici dans de grandes productions musicales. Même pour ceux qui connaissent déjà l’œuvre, cette version apporte une réelle valeur ajoutée. Je recommande d’aller voir ce spectacle.
Les bons coups: interprètes de talent, mise en scène, orchestre, décors et costumes, livret, musique
Équipe de création
D’après l’œuvre de Victor Hugo
Musique: Claude-Michel Schönberg
Livret: Alain Boublil
Texte original: Alain Boublil, Jean-Marc Natel
Paroles: Herbert Kretzmer
Matériel additionnel: James Fenton
Adaptation: Trevor Nunn, John Caird
Orchestrations: Stephen Metcalfe, Christopher Jahnke, Stephen Brooker
Orchestrations originales: John Cameron
Production: Juste pour rire, Jérôme Tremblay, Kathleen Gagnon
Mise en scène: Ladislas Chollat, Benoit Landry
Direction musicale: David Terriault
Chorégraphie: Romain Rachline Borgeaud, Maud Saint-Germain
Décors: Emmanuelle Roy
Costumes: Jean-Daniel Vuillermoz
Éclairages: Alban Sauve
Vidéo: Cutback
Sonorisation: Unisson Design
Distribution
Alex Gaumond (Jean Valjean), Dominique Côté (Javert), Klara Martel-Laroche (Fantine), Roger La Rue (M. Thénardier), Debbie Lynch-White (Mme Thénardier), Nathan Bois-McDonald (Marius), Amélie Baland-Capdet (Cosette), Kenza Nejmi (Éponine), Stanley Kassa (Enjolras), Renaud Paradis (Évêque), Krystel-Mary Assaf, Émile Auger (Joly), Élodie Bégin, Élise Cormier, Guillaume Dubois (Montparnasse), Alexandra Ghezzi, Pierre-Olivier Grondin (Courfeyrac), Alexandre Iannuzzi (Bamatabois), Alexandre Lagueux (Prouvaire), Félix Lahaye (Brujon/Feuilly), Joëlle Lanctôt, Christian Laporte (Babet), David Noël (Grantaire), Éric Paulhus (Combeferre), Lucie St-Martin, Nicolas Drolet, Patrick Olafson, Élysabeth Rivest, Camille Cormier-Morasse, Eudes La Roche-Francoeur, Cassandra Montreuil, Daniel Murphy, Oskar Léonard (Gavroche en alternance), Ismaël Perceval Faucher-Zitouni (Gavroche en alternance), Juliette Aubin (Jeune Cosette / Éponine en alternance), Éléonore Bélanger (Jeune Cosette / Éponine en alternance), Eva Lamontagne (Jeune Cosette / Éponine en alternance).
Musiciens
David Terriault, Chris Barillaro, Pascale Croft, Alexander Haupt, Lindsay Roberts, Guillaume Veillet, Jocelyn Veilleux, Jessy Dubé, Guillaume Bourque, Jean-François Duchesne, Ian Simpson, Maude Lussier, Marilène Provencher-Leduc, Matthieu Bourget, David Carbonneau, Dillon Hatcher, Marie-Julie Chagnon, Sébastien Champagne, Marie-Claude Tardif, Élise Taillon-Martel, Geneviève Savoie, Scott Robinson.
Théâtre St-Denis 1 (Espace St-Denis, 1594 St-Denis, Montréal)
Présenté en français du 20 juin au 25 juillet 2026 à 19h30 (matinées à 14h les samedis et dimanches).
Billets en vente (76$-159$) au https://espacestdenis.ticketpro.ca/fr/pages/1654252917
À Québec du 7 au 22 août 2026.
Site web: https://www.lesmislacomediemusicale.com
Durée: 3h05 avec entracte
Photos: Studio Martin Girard


































































