C’est toute une surprise de voir apparaître en taquinerie de music-hall d’avant lever de rideau l’immense autorité toute en noir de cette peu blafarde mais charnelle Debbie Lynch-White venue nous aguicher en bonne compagnie! On nous questionne.
On s’interroge donc à notre tour : est-ce un préambule parodique pour supplanter Safia Nolin nous faisant rire souvent jaune que Lynch-White incarnera sardoniquement, dès lors, une Madame Petit osée ?
En tout cas, ce sera par elle que la pièce assurera souvent la provocation d’exposer les amères répressions des poètes et justiciers de notre temps, soit la leçon plausible de l’analogie de cette évidente re-création théâtrale.
Lever de rideau lugubre
L’adaptation actualisée de ce grand classique espagnol transporté du 17ème siècle au 21ème siècle nous offre d’emblée un orchestre au sein duquel s’adjoint la musique de Gustavson sous Adrien Bletton, Guido del Fabro et Jean-Philippe Perras.
L’unité réelle de lieu est sise non pas en des châteaux imaginaires ou des auberges postées en route vers des missions idéalistes mais en un constant cabaret quasi lupanar.
On y prendra sans cesse des postures charnelles provocantes. On s’y hissera maintes fois en bottes de cuir noir au sommet de poteaux de danseuses ou danseurs bon marché tels qu’on les trouve fort nombreux au parcours de la vie nocturne de Montréal.

Omissions des repères classiques
Pas de plombant soleil cuisant ni de manifestes soifs de conquistador à étancher autrement qu’en paroles livresques idéales, pas de combats de chevaliers au secours d’un fou sympathique mais surtout une somme de costumes de quasi guidounes sado-masochistes entourant ce modèle de héros courageux.
Seul prétexte à cette refonte théâtrale quasi totale, ce Quichotte avec Normand d’Amour qui trouverait désormais des missions actualisées.
Qu’on le sache, Cervantès qui eut la vie si difficile, lui si souvent emprisonné, capturé, vendu et racheté comme esclave (tel que le fut Platon) ne retrouverait ici de son oeuvre que l’esprit idéaliste et résolu d’utopie de son héros à lui. Adieu casque, lance, Rossinante, âne…

Quichotte rêve encore, seul
Le prétexte à cette translation théâtrale serait donc une réexposition aux maux actuels qui nous exaspèrent. On fera les liens qu’on veut bien actualiser sur le thème de la répression.
Si l’esprit idéaliste ou rêveur du héros de Cervantès en mentor lettré cette fois — incarné par Normand d’Amour — reste entier, le public qui aura su lire ou rafraîchir sa compréhension du chef-d’oeuvre de l’auteur espagnol en le relisant préalablement pourra mieux saisir et apprécier les métamorphoses profondes que l’auteure Rébecca Déraspe et le metteur en scène Frédéric Bélanger ont opérées et imagées.
Deuils à envisager et fleuron
Benoit McGinnis en Sancho Pança ne se fera pas violence de 3600 coups de fouets auto-infligés pour qu’une dame aimée retrouve sa beauté mais Marie-Andrée Lemieux en Dulcinée fera toujours bonne figure.
Au final, la scène qui m’a le plus réjoui en ces 90 minutes un peu trop éparses sans flagrant projet synthétique, c’est celle où Yann Aspirot en Alvaro (son amant battu était-il Félix Lahaye, en Nino?), ayant été battu par des homophobes, propose à ce Quichotte contemporain le projet de défense à tout jamais de sa cause, car lui et son amoureux sont des victimes trop fréquentes de cette répression violente de leur liberté d’amour.
Je me suis donc plu à sourire à cette demande de défense qu’ici Quichotte, résolument moderne, accepte viscéralement de livrer, comme principe fondamental évidemment.
Insistance personnelle
Je crois donc nécessaire de répéter, de mon point de vue, cette exigence préalable de relecture du classique, absolument essentielle, pour mieux suivre en pertinence l’intelligence de ce que tente de réussir cette audacieuse chirurgie plastique … si on choisissait de tenter d’assister à l’expérience de ce cabaret provocant. Sinon, comment percevoir l’écho éloquent qui s’opère entre les paroles du héros de Cervantès et celui du temps présent?
QUICHOTTE
Au Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au 6 juin – détails et billets
Adaptation de Rébecca Déraspe, mise en scène de Frédéric Bélanger
Distribution
Quichote Normand d’Amour
Sancho Benoit McGinnis
Madame Petit Debbie Lynch-White
Marina (Dulciné Marie-Andrée Lemieux
Alvaro Yann Aspirot
Inès Catherine Beauchemin
Lucia Métushalème Dary
Teresa Marie-Pier Labrecque
Nino Félix Lahaye
Musiciens Adrien Bletton, Guido del Fabro et Jean-Philippe Perras
Photos : Yves Renaud
























































