La vie de Louise Marleau est comme un roman, un scénario de film, une pièce de théâtre, dira d’emblée l’auteure Lorraine Pintal. Comment alors départager le réel de l’irréel ? Peut-être se fier à l’instinct car l’actrice ne ment pas.
Un coffre aux trésors
Il a quand même fallu un certain courage à Mme Pintal pour s’attaquer à pareil monument, surtout quand le sujet ne se prête pas aux confidences. Ce récit est celui d’une vie, parfois éparpillé et largement basé sur les archives de la comédienne auxquelles l’auteure a eu accès. Sans ce coffre aux trésors, ce livre n’aurait probablement jamais vu le jour.
Une artiste en réclusion
Louise Marleau est de nature «sauvage» : tous ses camarades de scènes en témoignent. Une attitude qu’elle a adoptée dès son jeune âge, pour se protéger. On le sait, la comédienne a commencé à travailler très jeune. Une enfance déchirée entre l’amour du père et la jalousie de la mère. Une enfant ne peut grandir sainement en pareille condition.
À tour de rôle, ses camarades de scène, que ce soit à la télévision ou au cinéma, sont témoins de pareils comportements. Une fois le travail terminé, Mme Marleau se réfugie à l’écart. Elle a besoin de se protéger contre les éléments extérieurs qui pourraient perturber un équilibre fragile.
Jean Gascon et le mythique théâtre de Stratford
Le célèbre metteur en scène, co-fondateur du TNM, devenu directeur à Stratford voué au théâtre de Shakespeare, lui propose de jouer Roméo et Juliette, bien sûr dans le rôle de la jeune fille au balcon.
Louise ne maîtrise pas du tout l’anglais et qui plus est, elle devra jouer en Shakespeare! Une tâche ardue qu’il lui faudra des mois et des mois de répétition mais ne reculant devant rien, elle accepte le défi.
Un jour, lors d’une répétition avec Jean Gascon, un illustre inconnu masqué et vêtu d’une cape vient interrompre le jeu avec fracas. Il s’avance avec un immense bouquet de fleurs. Il se dévoile et Louise voit à ses pieds le premier ministre du Canada, Pierre Elliott Trudeau, qui lui offre un dîner privé en tête-à-tête le soir même. Sitôt arrivé, sitôt parti, son secrétaire privé réglera les détails.
Ce fut le début d’une romance qui durera un certain temps mais un jour, la demande en mariage est arrivée assortie d’une condition : quitter le métier! Contrairement à Grace Kelly qui accepta, le soupirant a pris le large…
Comme dans un rêve
Un jour, sur la Terrasse Dufferin à Québec, Mme Pintal est assise à l’ombre du château et elle voit passer deux superbes dames de blanc vêtues. «Deux comédiennes d’une beauté fulgurante me tournent le dos. Des dos ravissants, à la chute du rein, dignes de la chute Montmorency. C’était bien sûr Andrée Lachapelle et Louise Marleau.»
Vivre sa vie comme au théâtre
Pour la comédienne, pas de demi-mesures. Elle vit sa vie comme bon lui semble sans égard pour l’intérêt du public sur sa carrière. Elle veut surtout se protéger des Allô Vedettes et cie, ces tabloïds à la limite du jaunisme dont elle veut se départir. Pendant des lunes, on n’entend plus parler d’elle. Puis on apprend qu’elle vient de terminer un tournage à Hong Kong ou ailleurs sur la planète.
Une vie secrète
Marleau n’est pas du genre à prendre la terre entière à témoin de son travail, encore moins de ses faits et gestes. Elle a travaillé avec les plus grands acteurs, de Lino Ventura à Jean Marais… Mais son mentor, c’était le grand metteur en scène français Jean Salvy, son époux qui lui a donné Sarah-Jeanne, sa fille qu’elle aime tant. Les deux époux fusionnaient dans la création. Une symbiose parfaite!
D’un simple regard Louise savait comment agir sur scène. Jean Salvy lui a offert une carrière internationale en allant vivre en France mais la fragilité de Mme Marleau lui déconseillait de se déraciner de sa terre natale, de son Québec qu’elle chérissait tant.
Le duel mère-fille
Deux caractères forts, deux têtes fortes. À l’âge de 13 ans, Sarah-Jeanne a dû se réfugier chez son demi-frère, Aurélien Salvy, pour éviter qu’un malheur ne survienne. Peu à peu, les choses se sont calmées et, à l’âge de 15 ans, elle est allée retrouver sa «maman chérie». Une histoire comme en vivent des milliers d’adolescents avec leurs parents. Aujourd’hui, la Docteure Sarah-Jeanne Salvy poursuit comme chercheure une enviable carrière scientifique aux États-Unis.
« Non seulement, on ne pardonne pas facilement à la beauté, mais on pardonne encore moins de la perdre. »
Une beauté fatale ?
Dans un article paru dans La Presse le 17 septembre 1989, Jean Beaunoyer ose une question qu’il considérait comme aussi dangereuse qu’embarrassante : « Est-ce qu’on vous pardonne d’être belle? «Non seulement, on ne pardonne pas facilement à la beauté, mais on pardonne encore moins de la perdre. Combien d’actrices sont allées au-delà de la beauté ? Sûrement pas Greta Garbo qui s’est cachée à trente ans. Adjani ? Katharine Hepburn a réussi, mais c’est un cas rare», répond Marleau.
Coup de tonnerre dans le milieu artistique
C’est avec le chanteur Claude Dubois devenu sobre, «le plus aimé des bums québécois» que la grande actrice a cédé aux nombreuses insistances de l’artiste. Certains médias clameront haut et fort qu’il s’agit là du couple le plus iconoclaste de la nouvelle décennie.
Dubois, le grand tombeur de ces dames avec Louise Marleau ? Décidément, les grandes amours réservent aux observateurs bien des surprises! N’empêche que le couple s’est aimé énormément et il a même travaillé ensemble dans le spectacle musical Raconte-moi Gelsomina tiré de La Strada de Frederico Fellini. C’est pour cette production que le chanteur a composé Si Dieu existe. Le couple nage alors en plein bonheur et il entend le répandre autour de lui.
Beaucoup de refus
Marleau a refusé plusieurs offres d’interprétation pour faire de la mise en scène avec des gens qu’elle aime. Elle a notamment mis en scène Les monologues du vagin. Elle a refusé beaucoup des offres de films notamment celle de Gilles Carle qui lui propose La vraie nature de Bernadette. Rôle dont s’est acquitté avec brio l’excellente Micheline Lanctôt.
Il est de ces actrices qui ne peuvent pas tout jouer; les rôles de paysannes, de terriennes, il faut les confier à des comédiennes comme les regrettées Nicole Leblanc ou Rita Lafontaine. Les Sylvie Drapeau et Louise Marleau sont trop aériennes, éthérées, spatiales, pour coller à la terre. Ce sont des déesses de l’espace. Elles sont rares et précieuses, il faut les apprécier à leur juste valeur.
J’ai pris grand plaisir à lire cette histoire abondamment truffée de photographies. Le fait que l’auteure Lorraine Pintal soit elle-même comédienne et metteure en scène ajoute à la texture et à la couleur du texte. Une histoire exceptionnelle car Louise Marleau, qui est retirée depuis quelques années, a été une actrice d’exception.
Louise Marleau, une étoile aux mille reflets, par Lorraine Pintal, Les éditions La Presse, 2025, 208 p.
Photo : 1994 Panneton-Valcourt



























































