C’est Adrienne Clarkson, ancienne Gouverneure Générale du Canada qui écrivait que le Québec exprime sa distinction indéniable du reste du Canada voire de toutes les Amériques par sa ferveur pour les Arts et l’importance qu’il lui accorde au quotidien ou dans l’éducation de ses citoyens.
La dernière fin de semaine du mois de septembre 2019 nous l’aura encore prouvé que sans art et sans amour on n’est rien (chanson de Piaf!), car deux concerts fort dissemblables ont eu lieu, pourtant tenus dans la même salle porteuse de l’acoustique des meilleurs temples sonores de notre fascinante planète.
Tout d’abord le samedi 28, les Violons du Roy présentaient trois Magnificat en langue latine de Jean-Sébastien Bach et deux de ses quatre fils les plus musiciens soit Jean-Chrétien et Carl Philip-Emmanuel. Ensuite, dimanche 29, l’Orchestre Métropolitain faisait place à des femmes compositrices ou interprètes sous la direction viagère de Yannick Nézet-Séguin. Pour rendre compte succinctement de ce qu’il s’agit lorsqu’on pose la question intéressante ou à la mode à savoir Pourquoi la musique classique fait-elle si peur?…disons que la réponse qu’en donne un programme musical de la famille des Bach fait beaucoup réfléchir.
Les années de naissance et de mort de Jean-Sébastien Bach nous ramènent au plus glorieux moment de l’Occident musical, car entre ces mêmes années ont vécu Georg Friedrich Haëndel, Domenico Scarlatti, Antonio Vivaldi, même François Couperin et Jean-Philippe Rameau et bien d’autres comme Telemann, Albinoni, Tartini etc. Voilà toutes les premières gloires de la plus belle et de la plus construite des musiques allemandes, italiennes et françaises entendues ou célébrées au coeur de l’Europe des Lumières où écrivirent Montesquieu, Rousseau, Voltaire, Leibniz, Spinoza peu après Montaigne, Descartes, Pascal…enfin les protégés des monarques et des empereurs mécènes!
La gloire du Brandebourg de Frédéric II, celle des Bourbons Louis XIV, XV et XVI, celle trop oubliée de la République de Venise si grandiose en musique et resplendissante parmi toutes les brillantes cités italiennes des Médicis (Florence et Rome), sans oublier toute la Toscane, Ferrare, enfin jusqu’à ce fantastique Royaume de Naples et même la lointaine Castille des Espagnols où oeuvra le phénoménal Scarlatti sur son clavecin. Bach père, c’est cependant le zénith et la gloire de l’Ancien Régime musical, la somme et le summum du passé de la musique ancienne et l’Everest annonçant les hauts sommets des Mozart et Haydn autrichiens, les Beethoven, Brahms et Schumann allemands etc.
Ainsi, aller se recueillir sur la musique des Bach, impose une foi qui se ressuscite en soi car l’Église (même luthérienne) fut au coeur de la stabilité morale du monde. Sans cette certitude d’un Grand Esprit (comme diraient le chef des SiouxTaureau-Assis ou Sitting Bull- il faut lire une fois dans sa vie le déchirant ouvrage de Dee Brown Enterre mon coeur ou I left my heart at Wounded Knee si on est un tantinet chrétien ou créature voulant justice) veillant sur nous, artistes ou travailleurs ou citoyens animés d’un espoir de justice compatissante autant pour la Nature que pour la civilisation.
Écouter Bach sans cette foi immuable en un destin minuté ou une justice ultérieure à nos comportements souvent empreints de cupidité, l’audition en deviendrait un peu absurde. Les trois Magnificat portent ce message d’élection divine et de conduite guidée : les paroles sont tirées de saint Luc l’Évangéliste -celui qui fut historien- en un mince fragment rédigé d’abord en grec et traduit en latin une fois qu’on eût, après maints turbulents conciles choisi les 4 évangiles officiels parmi 52 mis à l’examen houleux pour en faire la base du Nouveau Testament. Inutile de dire que Les Violons du Roy, sous Jonathan Cohen, ont fait un travail remarquable, ou que les quatre solistes invités (les soprani Hélène Guillemette et Myriam Leblanc, le contre-ténor Anthony Roth Costanzo, le ténor Thomas Walker et le baryton Christina Immler) ont fait de leur mieux en ornementations vocalisées et que le public jeune comme âgé s’y est ressourcé amplement.
Mais quand on veut répondre à la question du Pourquoi la musique classique dérange t-elle autant? …et que c’est du Bach qu’on met au programme, cela rappelle à l’Esprit la nécessité de réfléchir à la croyance en la pérennité au sein de l’oeuvre de Bach qui eut 20 enfants. Et à la nôtre aussi. Son deuxième fils Carl-Philip Emmanuel connut seul la gloire, mais le plus jeune de ses fils musiciens Jean-Chrétien fut aussi apprécié quoique c’est surtout le fils aîné du Cantor de Leipzig, soit Wilhelm Friedemann Bach, après des débuts prometteurs, qui dégénéra: il abandonna subitement sa femme et son unique enfant pour sombrer dans l’alcool et l’appropriation de certaines oeuvres de son père à son propre crédit.
Qu’est-ce alors que l’élection divine, l’ascension, la faute et enfin la chute? La relecture de la Petite Chronique d’Anna Magdalena Bach, sa seconde femme, une biographie de Bach de 247 pages (Éditions Correa, Paris 1946, traduction de Marguerite et Edmond Buchet) permet de comprendre ce qu’est le génie créateur de Jean-Sébastien ou surtout l’hostilité passionnelle que le monde mesquin de son entourage lui opposa sans cesse dès son orphelinat à l’âge de 9 ans, sauvé qu’il le fut un peu par son frère aîné d’après l’exemple d’un oncle musicien altier comme lui. Que ces paroles latines chantées du récit de Marie (enceinte de Jésus) et Elizabeth (enceinte de Jean-Baptiste) louangeant et s’émouvant de la Visitation nous soient rappelées trois fois en concert, cela suppose qu’on ait une conscience minimale du récit biblique de la vie du Christ, de ce que symbolise la Geste du Sauvetage de l’Humanité en péril surtout aujourd’hui!
Ainsi, la Magnificence de cette audition musicale est à l’aulne de ce qu’exige la musique classique (très apeurante d’approche avisée en effet) surtout quand viennent de déferler sous nos yeux émus les espoirs, peut-être naïfs, certes, mais authentiques d’un demi million de jeunes sans repères (ni solide paternité) pas tous tatoués et transpercés d’infibulations semblables sinon qu’en apparence autoflagellés imitant peut-être inconsciemment le martyre de la croix! Il y a 35 ans, j’écrivais mon premier double article (L’Analyste, numéros 11 et 12, Hiver 1985) sur le grand Bach et très jeune homme adorant par-dessus tout la musique classique j’imaginais ceci: «Tel qu’il fut, JeanSébastien Bach jouissait d’une intelligence vive souvent distraite par une imagination rêveuse et par des passions obnubilantes, tantôt fougueuses, tantôt méditatives. (…) Mais pour que Jean-Sébastien croisse selon le façonnement qu’il s’imposait dans ses errances comme dans son patient labeur, il fallait que les métamorphoses s’opèrent en lui dans le cadre réconfortant d’une foi inébranlable en la fixitude des valeurs du temps: ce sont des valeurs peu matérialistes qui portent vers la contemplation de la vie humaine et celle plus idéale qui mène vers Dieu.
Cette certitude lui sera donnée de même qu’une certaine paix de l’âme alors facile en des temps si peu agités. (…) L’oeuvre de Bach, lorsqu’elle apparut à la conscience des hommes, devint à la fois un monument et une référence essentielle au classement de toutes les oeuvres de son temps et même au classement de toutes les oeuvres créées avant lui et après lui. Dans l’Histoire de la musique et celle de tout notre art occidental, l’oeuvre de Bach est devenue une démarcation temporelle, c’est-à-dire beaucoup plus qu’une simple date ou un fait: dans l’Histoire de l’Humanité, un évènement.Son inspiration profonde touche aux racines de la vie, dans ses splendeurs comme dans sa désolation profonde.» Aujourd’hui, je suis moins convaincu de l’absence d’agitation de son époque mais je connais celle de la nôtre et la musique de Bach demeure un baume opérant et efficace.
Je termine cette recension globale en mentionnant que le programme Berlioz de l’Orchestre Métropolitain soit Harold en Italie, véritable poème symphonique concertant pour alto, joué dimanche par l’altiste Québécoise Marina Thibeault, encore aux études à McGill, si elle n’a pas eu la portée sonore suffisante et l’expressivité d’un archet trop anémique à mon avis, a quand même solidairement ravi et plu aux abonnés de l’OM qui atteindront en 2019-2020 un nombre record. La musique se porte donc très bien parmi nous et la beauté d’une oeuvre d’une Montréalaise décédée aujourd’hui, Violet Archer (1913-2000) , intitulée Poème pour orchestre fut goûtée et suivie d’une très belle interprétation des Fontaines de Rome d’Ottorino Respighi.





























































